Actualité théâtrale

à l’Artistic Athévains

"Lo speziale" Jusqu’au 26 mars

Venise, ses arcades et ses maisons colorées, des lointains qui se fondent dans l’eau de la lagune et la pluie qui tombe. Un homme arrive masqué de blanc, cape et chapeau noirs comme un personnage du Carnaval vénitien. Il est suivi par d’autres. La pluie cesse, ils enlèvent leur cape, apparaissent dans des costumes dix-huitième et s’installent, avec leurs instruments de musique, sur une petite estrade qui ressemble à une placette vénitienne. Le ton est donné pour ce délicieux opéra bouffe sur une musique de Haydn et un livret de Goldoni.

Du livret écrit en 1752 par Goldoni pour le Carnaval de Bologne, Haydn ne garda que les éléments bouffes et quatre personnages, sur les sept d’origine, afin d’en faire un petit opéra présenté lors de l’inauguration du joli théâtre édifié à Eszterhaza pour le Prince Esterhazy.

L’action se situe à Venise, une ville qui vit du commerce avec l’Orient. On est à la fois dans une réalité bien située, avec ses classes sociales, et dans une comédie avec des situations extravagantes où l’amour finit toujours par triompher. Trois hommes tournent autour de la jolie Grilletta : son tuteur Sempronio, l’apothicaire (lo speziale) qui désire surtout s’enrichir que ce soit par le mariage ou par le commerce lointain, Mengone l’assistant de Sempronio, amoureux sincère mais pauvre et enfin le riche et arrogant Volpino. Les rebondissements les plus inattendus s’enchaînent sans aucun souci de vraisemblance : amoureux déguisés en faux notaires ou en Turcs s’agitent avec extravagance pour obtenir la main de la belle.

La collaboration d’Andrée-Claude Brayer, qui a réalisé l’adaptation musicale, assure la direction de l’orchestre et la partition piano, et d’Anne-Marie Lazarini, à la mise en scène, fait de ce spectacle un petit bijou où se mêlent à la perfection le théâtre et la musique. On est à Venise, où les lumières et le miroitement des eaux sont propices à tous les mirages, celui de l’amour en particulier. Le décor de la place permet des entrées et des sorties inattendues, comme l’arrivée des personnages masqués et costumés à la turque, la jolie Grilletta excite les convoitises en passant et repassant devant la fenêtre. Anne-Marie Lazarini a ponctué le passage d’un acte à l’autre par des notes d’humour, purement visuelles, auxquelles sont associés les musiciens qui font partie intégrante du dispositif scénique. Le surtitrage est d’une intelligence diabolique, maniant l’ironie, n’hésitant pas à franciser l’italien que l’on entend, pour être au plus près de la sonorité des mots, et à jouer sur les mots.

Karine Godefroy a une très belle voix de soprano, mais elle a surtout la grâce, la vivacité, la rouerie et la coquetterie de Grilletta propres à faire tourner toutes les têtes. Jean-François Chiama (ténor) est un Sempronio cupide, qui croit tout contrôler et se fait berner. Xavier Mauconduit (ténor) campe un Mengone amoureux timide qui face à l’urgence et à la crainte de se faire souffler la belle saura entrer dans le jeu des faux-semblants et des tromperies. Le rôle de Volpino, souvent attribuée à une soprano travestie, est ici confié à un baryton, Laurent Herbaut dont la voix s’adapte parfaitement aux deux airs virtuoses qui caractérisent le rôle.

La fidélité à l’esprit de Goldoni est complète. La musique de Haydn, brillante et virtuose, est très bien servie par les musiciens de l’Orchestre-Studio de Cergy-Pontoise. La jolie salle rouge de l’Artistic Athévains permet une proximité avec les musiciens et les chanteurs pour le plus grand bonheur des spectateurs qui sortaient joyeux et ravis dans l’atmosphère polaire de la nuit parisienne.

Micheline Rousselet

Lundi, mardi et samedi à 20h30, mercredi et jeudi à 20h, vendredi à 19h, dimanche à 16h
Attention calendrier irrégulier, réservation indispensable !
Théâtre Artistic Athévains
45 bis rue Richard Lenoir, 75011 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 43 56 38 32

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