Actualité théâtrale

Au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry

"Maître Puntila et son valet Matti" Jusqu’au 3 février

C’est en 1940 que Bertold Brecht écrivit Maître Puntila et son valet Matti en s’inspirant, semble-t-il, de l’argument du film de Charlie Chaplin, Les lumières de la ville. Maître Puntila est un propriétaire foncier imprévisible. Quand il est sobre, c’est un patron dur, méprisant et âpre au gain, quand il est ivre, il devient généreux, affable, prêt à donner sa chemise ou sa fille à ses employés. Matti, son chauffeur, observe avec distance et ironie ses métamorphoses, mais il ne peut oublier sa place de subalterne, que Puntila s’empresse de lui rappeler dès qu’il est sobre.

Ch. Raynaud de Lage

Brecht qualifie Maître Puntila de « pièce du peuple ». On est dans une vision vivante et joyeuse du théâtre, ce qui n’empêche pas une réflexion sur la société. Maître Puntila peut être présenté de façon intemporelle comme le double visage de tout homme, tantôt altruiste et prêt à tout partage, tantôt égoïste et méchant. Mais on doit surtout y voir les deux faces du patronat, celui du capitaliste exploiteur et âpre au gain et celui du patron paternaliste soucieux de progrès social. Matti, quant à lui, ne peut que subir ou partir. Si Brecht reprend ici le couple traditionnel maître-valet, il intègre dans cette comédie les questions du travail salarié, de la domination et de l’aliénation. Matti raisonne, commente et ses mots font mouche, par exemple lorsqu’il dit : « Si les vaches pouvaient discuter entre elles, l’abattoir n’en aurait plus pour longtemps » ou « Je n’ai pas d’opinion car les maîtres n’aiment pas qu’on en ait ».

Ch. Raynaud de Lage

Guy-Pierre Couleau, directeur de la Comédie de l’Est, réussit une belle mise en scène de la pièce de Brecht. Avec quelques tentes et le jeu des éclairages, il façonne le village et le sauna. Les acteurs y promènent leurs costumes chics et leurs chaussures vernies avec beaucoup d’énergie. Sébastien Dejours est le fiancé de la fille de Puntila, « la sauterelle en frac » dit Puntila quand il est ivre. Il ne se contente pas de parler avec un ton snob, tout son corps crie ce qu’il est, un diplomate stupide, cupide et veule, soucieux seulement de mondanités. Pierre-Alain Chapuis avale avec entrain des litres d’aquavit et passe de façon très convaincante de l’ivresse, où il déploie une faconde et une sentimentalité larmoyante, à la sobriété, état où il s’avère méchant et indifférent aux besoins ou aux malheurs des autres. Luc-Antoine Diquero apporte beaucoup de finesse au personnage de Matti, qui suit avec réserve les métamorphoses de son maître et n’est pas plus dupe de ses moments de générosité que des élans de sa fille. Il fait de Matti un personnage digne, un homme qui ne peut que s’affranchir pour sortir d’une comédie dont il n’est pas le maître.

Sous des dehors de comédie brillante, Maître Puntila et son valet Matti, avec une finesse qui n’est pas toujours présente dans l’œuvre de Brecht, invite à mesurer le degré de soumission que l’on peut accepter face aux contraintes économiques, à refuser de se laisser écraser au travail et à prendre en main son destin. Une pièce salutaire à voir en ces temps moroses où tous cherchent à nous convaincre de notre impuissance à changer les choses.

Micheline Rousselet

Les mardis, mercredis, vendredis et samedis à 20h, le jeudi à 19h, le dimanche à 16h.
Relâches les 14, 21 et 28 janvier.
Théâtre d’Ivry Antoine Vitez
1 rue Simon Dereure, 94200 Ivry
Réservations : 01 43 90 11 11

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