Actualité théâtrale

Jusqu’au 23 décembre au Théâtre de Ménilmontant

« Manuel d’engagement politique »


Yves Cusset, auteur, comédien et philosophe, nous propose son troisième solo humoristique. Si «  Le remplaçant  » et «  Rien ne sert d’exister » avaient une tonalité plutôt philosophique, ce spectacle-ci est clairement politique. Sur la recommandation d’un de ses amis « très à gauche » un homme se lance dans l’exploration de la droite et de la gauche et dans l’écriture d’un spectacle engagé : « tous les spectacles sont de droite sauf les spectacles engagés qui sont de gauche, la droite n’a pas besoin de se préciser ». En six séquences, il nous entraîne dans ses réflexions sur le sens réel de l’engagement et du militantisme politique, sur ses efforts pour passer vraiment à gauche, sur l’appartenance au groupe des SAGES (Solitaires anonymes de la gauche endormie et silencieuse) et nous conduit à une relecture de Marx avant de se faire interner à sa demande dans un asile, clair et propre, qui présente beaucoup de ressemblances avec le « monde libre » que nous habitons.
Si la conclusion est un peu désespérée, le spectacle entier pétille d’intelligence et d’un humour ambigu et contradictoire, où l’autodérision est omniprésente. L’intention d’Yves Cusset n’est pas moralisatrice ou didactique, il s’agit plutôt de s’interroger avec lui, de partager ses espoirs, souvent déçus, et la conscience de l’absurdité de notre condition. Mais en cours de route on rit et on sourit beaucoup, sans que cela nous fasse perdre le fil d’un propos très élaboré. Le spectacle navigue de jeux de mots lacaniens et "devossiens" en raisonnements par l’absurde et situations cocasses. Des sentences du genre « Aux pauvres le royaume des cieux, aux riches le paradis fiscal » ou « Avec le programme socialiste, on avale de l’air et on ballonne » ou encore « Jean-Paul Sartre qui avait un œil qui regardait le Café de Flore et l’autre sur Billancourt » et enfin « Consommer, c’est sommé d’être con » alternent avec des réflexions sur notre condamnation aux loisirs forcés et sur notre monde d’aliénés où le week-end on encourage les fous à jouer dans le labyrinthe des Centres commerciaux.
Yves Cusset, seul en scène, construit un personnage qui, mêlant naïveté et second degré, nous convainc très vite de le suivre dans ses interrogations et ses étonnements et de partager avec lui l’absurdité de notre condition mortelle. La scénographie intelligente de Fanny Fajner individualise chaque séquence, en jouant sur la musique ou un objet et sur les lumières pour suivre l’évolution négative du personnage qui va progressivement vers la blancheur immaculée au moment même où le monde se ferme, où toute possibilité d’émancipation semble perdue.
C’est surprenant, irrévérencieux, très drôle et un peu désespéré. Courez-y, vous rirez, parfois jaune, et en sortirez avec le sentiment de vous être posé beaucoup de questions intelligentes en compagnie d’Yves Cusset.
Micheline Rousselet

Théâtre de Ménilmontant
15 rue du Retrait, 75 020 Paris
Du jeudi au samedi à 19h30, le dimanche à 16h. (Relâche la semaine du 21 au 24 octobre)
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 46 36 98 60

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Mademoiselle Molière »
    C’est dans l’intimité d’un couple célèbre, Molière et Madeleine Béjart que nous invite le dramaturge Gérard Savoisien. On est en 1661, le succès de Molière a été reconnu par le Roi et il est invité à jouer... Lire la suite (11 septembre)
  • « Et si on ne se mentait plus »
    C’est chez Lucien Guitry, au 26 place Vendôme, que se rencontraient, au tournant du XXème siècle pour déjeuner tous les jeudis, ceux qu’Alphonse Allais avait baptisés « les mousquetaires » et qui... Lire la suite (10 septembre)
  • « Pour le meilleur et pour le dire »
    Imaginons une femme hypersensible qui sort d’une histoire d’amour ratée avec un pervers narcissique et qui rencontre un homme vulnérable, amoureux fou d’elle mais qui n’arrive pas à lui confier ses... Lire la suite (6 septembre)
  • « Asphalt jungle »
    Deux hommes désœuvrés sortent de scène à tour de rôle pour frapper quelqu’un. On ne voit pas la victime, on entend juste les coups et les gémissements. Ils demandent ensuite au troisième, un de leurs... Lire la suite (4 septembre)
  • « Tendresse à quai »
    Une jeune femme en tenue de cadre est assise à une table sur un quai de gare. Elle lit un recueil de poèmes de Mallarmé. Un homme arrive et s’assied à une table voisine, l’observe, se dit qu’il a le... Lire la suite (3 septembre)