Actualité théâtrale

« Minetti » de Thomas Bernhard au Théâtre de la Colline, jusqu’au 6 février

Ostende, un soir de Saint Sylvestre sous une tempête de neige ; c’est là que débarque un vieil homme vêtu d’un grand manteau et flanqué d’une énorme valise. Il dit s’appeler Minetti, être un grand acteur qui a excellé dans le rôle de Lear, mais n’a plus joué depuis 30 ans car « il s’est refusé à la littérature classique ». Il a rendez-vous avec le directeur du théâtre qui lui a proposé de rejouer Lear, mais qui n’arrivera jamais. C’est pour cette dernière chance de jouer Lear, qu’il est venu ici au bout de l’Occident, après il n’y a plus que l’Angleterre, il aime beaucoup l’Angleterre, mais « pour un acteur du continent, c’est une impossibilité » ! En attendant, Minetti parle à ceux qui sont là, le concierge qui s’affaire derrière son comptoir, une femme qui se noie dans le champagne, avant d’aller se coucher vêtue de ses bas et d’un masque de singe sur le visage, puis une jeune fille qui attend son amoureux en serrant sur son cœur son transistor. Minetti monologue, parle de lui, le grand acteur dont personne ici ne semble avoir entendu parler, montre des coupures de presse le célébrant, qu’il pioche dans sa valise et vante le masque d’Ensor que ce dernier a spécialement fait pour lui dans son rôle de Lear.
Michel Piccoli est Minetti. Il est grandiose et poignant. Il est capable d’apparaître « un peu sénile, un peu casse-pieds, sublime et ridicule tout à la fois ». Il arrive avec un large manteau qui fait penser à un clown et dans la première partie il fait penser à un vieillard qui ressasse ses vieilles histoires, son succès d’autrefois, son courage à refuser de jouer des œuvres « classiques » (celles qui plaisent, mais ne sont pas dignes du théâtre), mais aussi son attachement à la grandeur du métier d’acteur qui le pousse à venir d’Allemagne, un soir de nouvel an, jusqu’à Ostende. Dans cette première partie il a comme interlocuteur, une femme ivre qui ne réagit que pour lui signaler, en mourant de rire, que la bande qui attache son caleçon pend à ses pieds. On peut y voir, en pensant à la vision noire de Thomas Bernhard, l’image d’un public obscène qui ne s’intéresse qu’aux petits détails ridicules. Dans la seconde partie le discours de Minetti devient plus profond. Il parle de l’acteur, de l’ambiguïté de son rapport au public et chez Thomas Bernhard cela devient terrifiant. La jeune fille, qui à la différence de la femme au champagne, semble l’écouter ne paraît pas mieux comprendre. Dans ce rôle presque muet, Julie-Marie Parmentier est très bonne.
La mise en scène d’André Engel est simple, deux lieux, le hall de l’hôtel plutôt sinistre, où passent quelques fêtards déguisés et où on se concentre sur Minetti et sa grande valise, la salle de restaurant vide avec Minetti et la jeune fille. Reste Michel Piccoli. Il joue Minetti et il est Minetti. On est troublé par ce double, comme si l’acteur se retournait sur son passé. Certes Michel Piccoli n’a jamais quitté la scène, mais comme Minetti il n’a pas dû faire beaucoup de concessions dans ses choix. Dans la pièce de Thomas Bernhard Minetti partait sur la plage d’Ostende et la neige le recouvrait. Ici Minetti ne meurt pas. Il se retrouve seul, s’assied sur la valise qui contient le masque d’Ensor, image de ses chimères, et une chanson de Tom Waits, avec sa voix rauque et pleine de blessures accompagne cette fin crépusculaire.
Micheline Rousselet

Théâtre National de la Colline
15 rue Malte-Brun
75020 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 44 62 52 52
www.colline.fr

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