Actualité théâtrale

Jusqu’au 9 avril au Théâtre Les Déchargeurs

« Monsieur Kraus et la politique »

Karl Kraus est un dramaturge, satiriste et pamphlétaire du début du XXème siècle. Il a particulièrement attaqué la corruption de la langue, celle de la presse surtout, dans laquelle il voyait la source des grands maux de son époque, la Grande Guerre et le nazisme. Pour lui la langue n’est pas un simple outil de communication, elle guide la pensée. Elle se laisse très facilement contaminer par les valeurs dominantes, les discours convenus et la phraséologie. Pour lui le travail du satiriste consiste à faire entendre au lecteur la corruption de cette langue ou comme dirait Bourdieu à faire entendre sa fonction de « domination symbolique ». Gonçalo M. Tavares, un jeune auteur portugais, a choisi d’installer Karl Kraus dans son Panthéon personnel aux côtés de Valéry, de Calvino, de Breton et de quelques autres et lui rend ici hommage dans un « à la manière de » très personnel. On retrouve dans le texte de Gonçalo M. Tavares l’humour grinçant de Kraus, la corruption du langage, mais cette fois non plus de la presse comme chez Kraus, mais de celui des politiques et le texte acquiert des résonances très actuelles.

Photo Jerzy Piwowarczyk

On est dans le Bureau du Chef auquel ses Assesseurs renvoient la balle en le flattant et en se contentant d’opiner ou de paraphraser ses propos. Ainsi le Chef dit « Dans le fond l’idée c’est de transmettre le message suivant : tout ce qui ne se voit pas, c’est nous qui l’avons fait … Comme ça on est tranquille. On ne s’expose pas à la critique… Mieux. On peut même dire : tout ce qui ne se voit pas, avant nous n’existait pas ». Le débat peut même devenir surréaliste comme la discussion sur les moyens aériens d’en haut et d’en bas pour lutter contre le feu. Le vide abyssal des propositions des politiques, la flagornerie des Ministres assesseurs, la prétention des dirigeants sont mis à nu à travers une phraséologie qui parie sur l’ignorance du peuple que ces hommes de pouvoir manipulent et méprisent. Le texte confine souvent à l’absurde mais est criant de lucidité. Les personnages sont fictifs, et si on rit tant ils sont grotesques, c’est d’un rire amer tant le propos renvoie à la réalité. Pour ne pas alourdir le texte et lui conserver sa poésie caustique, le metteur en scène Violetta Wowczak a choisi de créer un univers qui renvoie à l’expressionnisme allemand, les maquillages et les expressions des acteurs font penser aux tableaux de George Grosz. Chacun des acteurs est un archétype, mais leurs positions dans le jeu du pouvoir peuvent changer. L’univers créé n’est pas réaliste, le metteur en scène se réfère à Dada. On glisse donc des dialogues détonants entre des personnages aussi grotesques que monstrueux et dangereux à des intermèdes d’accordéon, de danse. Les assesseurs vont même jusqu’à jongler avec des balles comme ils le font avec le peuple. Les acteurs sont très bons. On peut citer en particulier Sylvie Borten en Assesseur prête à accepter toutes les humiliations et Eric Moscardo-Rabenja qui finit en vrac !
Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h.
Théâtre Les Déchargeurs
3 rue des déchargeurs, 75001 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 42 36 70 56

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « La guerre des salamandres »
    C’est en 1935 que Karel Čapek, auteur tchèque à qui l’on attribue généralement l’invention du mot « robot », écrivait cette fable entre dénonciation et dystopie. Un vieux marin découvre dans les îles de la... Lire la suite (20 octobre)
  • « La machine de Turing »
    Le destin d’Alan Turing a tout pour émouvoir. Génial mathématicien, il réussit dès 1942 à casser le code secret Enigma, utilisé durant la guerre par l’Allemagne nazie pour ses transmissions. Il permet... Lire la suite (19 octobre)
  • « Le banquet »
    Après s’être attachée à mettre en scène le monde des bureaux dans Open space en 2014, la comédienne, danseuse, auteure et metteuse en scène Mathilda May s’attaque, au sens propre du terme, au banquet... Lire la suite (16 octobre)
  • « La nostalgie du futur »
    Un jour quelque chose a bouleversé Catherine Marnas, directrice du TnBA, le télescopage d’un documentaire vu à la télévision, montrant la richesse obscène et vulgaire des dirigeants d’une société... Lire la suite (15 octobre)
  • « De la démocratie »
    En 1835, dans De la démocratie en Amérique , un aristocrate normand livre un portrait sans complaisance de ce système politique qu’il a observé lors de son voyage en Amérique. Il admire cette... Lire la suite (14 octobre)