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Un film de Raoul Ruiz (Portugal)

"Mystères de Lisbonne" Sortie en salles le 20 octobre

Lorsque Raoul Ruiz accepte, sur la demande du producteur Paolo Branco, de réaliser pour la télévision l’adaptation d’un roman populaire du XIXème siècle, "Mystères de Lisbonne" de Camilo Castelo Branco, une œuvre fleuve écrite dans la pure tradition des romans feuilletons de l’époque, il ne nous donne pas à voir au final une de ces rachitiques fictions tournée à la va-vite qui nous tiennent éveillés le soir mais jamais ne nous "transportent" devant le petit écran. Au lieu de ça, il nous offre une magnifique œuvre de cinéma foisonnante, inventive et irracontable tant les personnages sont nombreux, complexes et mystérieux, tant les liens qui les unissent nous sont révélés avec malice et intelligence pour notre plaisir et pour satisfaire notre curiosité mise sans cesse sur le qui-vive.

En regardant avec un plaisir et un intérêt constants le film de Raoul Ruiz, qui dure pour la version cinéma plus de quatre heures, on se dit que ce ne sont pas des moyens financiers exorbitants qui font un bon film mais les talents conjugués d’un réalisateur inventif et de comédiens talentueux et bien dirigés.
Nous sommes au Portugal, dans la première moitié du XIXème siècle. Joào vit dans un pensionnat pour orphelins où il est rejeté par tous parce qu’il est un bâtard dont le prénom n’est même pas assorti d’un patronyme.
Il subit la cruauté des autres pensionnaires. Seul le Père Dinis veille sur lui et c’est par ce prêtre que Joào découvre, de révélation en révélation, la vérité sur sa propre histoire. Sa mère abandonnée par l’homme dont elle enceinte, pour refus de mésalliance, a été contrainte d’abandonner son enfant et d’épouser, contre son gré, un homme qui, pour lui faire payer sa faute, la tient recluse et la tyrannise.
Sa fuite et les retrouvailles avec son enfant, sa mise à l’abri par les soins de l’énigmatique ecclésiastique ne mettront pas fin au calvaire de cette mère et, au fur et à mesure que le récit avance, l’apparition de nouveaux personnages, le voile levé sur d’autres déjà connus et dont l’identité, la fiabilité et la valeur morale qu’on croyait acquises se trouvent remises en question, jettent le trouble sur un récit qui emprunte sans cesse de nouveaux chemins.
Complexité, foisonnement, vraies et fausses pistes, bifurcations soudaines d’un récit qui se ramifie, nous amènent jusqu’aux guerres napoléoniennes ou à voyager dans d’autres pays et sont le moteur de cette histoire à tiroirs dont on s’éloigne jusqu’à la perdre de vue avant de la retrouver éclairée par de nouveaux indices ou révélations.
Raoul Ruiz joue avec les incessants retournements de situations, l’enchaînement des aventures avec délectation et jamais la construction maligne de son château de cartes ne vacille, jamais l’instabilité narrative répétée ne lasse, et les zones d’ombres qu’il reconduit ou néglige sont autant d’éléments savoureux de curiosité et d’impatience.
La campagne est belle, les intérieurs magnifiques, précieux et glacés, les costumes somptueux, les chorégraphies, les mouvements de groupes ou de foules sont un enchantement permanent et au milieu de cette perfection qui nous situe dans un réalisme, survient une touche d’onirisme avec un castelet où se jouent des scènes redondantes, le carré de lumière de la vitre d’une portière de diligence où apparaissent des personnages réels dans des mouvements magiques qui pourraient s’apparenter à un théâtre de marionnettes.
Raoul Ruiz est un de nos immenses réalisateurs et Paolo Branco un producteur courageux qui a refusé la diffusion en salles d’une version courte du film. La film sortira dans sa version de 4 heurs 26 dans les salles. On pourra sans doute le voir plus tard sur Arte par tronçons d’une heure.
Un immense film, c’est certain, et peut-être bien un chef d’œuvre.
Francis Dubois

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