Actualité théâtrale

Jusqu’au 25 octobre au Théâtre National de La Colline, partenaire Réduc’Snes

« Perturbation » de Thomas Bernhard Mise en scène de Krystian Lupa

"Perturbation" est un roman, une œuvre de jeunesse de Thomas Bernhard, que Krystian Lupa a choisi d’adapter. Un médecin décide d’emmener son fils en tournée. De maison en maison, de peines en souffrances, de choses dites en choses tues, il découvre le désarroi des hommes. « Il ouvre les yeux sur la « perturbation » fondamentale de l’existence et l’effroi qu’elle recèle ». Le médecin et son fils empruntent un chemin qui monte, devient une sente dangereuse et plus on grimpe, plus on est contaminé par la folie humaine. C’est sombre, mais aussi fascinant. Une de leurs premières étapes vers la demeure du Prince les mène chez les Krainer, qui ont passé leur vie au service des Saurau. Le jeune fils infirme est soigné par sa sœur. Les altérations de son corps le conduisent à perdre l’usage de la parole, déjà on ne comprend plus que des bribes de ce qu’il dit. A travers la maladie du corps se fait jour la maladie de l’esprit. Plus tard, le Prince, dans un long soliloque où l’incohérence domine, dira « J’avais l’impression qu’un homme fou s’était introduit chez moi, un cerveau malade » et l’on se dit que c’est le malade qui juge l’existence de l’autre maladive. Plus tard il ajoute : « chaque homme que je vois m’apporte la preuve de l’absolue inconscience de l’espèce » et « je ne comprends pas ce qui se passe dans la tête des autres et il est possible que je meure de la folie des autres ». On est au cœur des thèmes de la pièce, la perte d’identité, l’isolement, la crainte de l’envahissement par l’autre.

Krystian Lupa, considéré comme l’un des plus grands metteurs en scène européens actuels, est connu pour son long travail préparatoire. Les monologues sont ici impressionnants de force. Pour Krystian Lupa, « le monologue c’est l’éruption qui a le pouvoir de radiographier le chaos cérébral et de créer un cosmos subjectif, un monde vu en quelque sorte directement de l’intérieur ». C’est le moment où le personnage se trouve en circuit fermé avec lui-même. Mais ce discours n’est pas forcément clair pour l’autre. Ainsi le Prince dans son monologue forme des mots nouveaux, introduit des mots savants, mais leur emploi et ses phrases creuses sans cesse modifiées, montrent qu’il est perturbé. Cette difficulté à comprendre tout le texte, à entendre l’autre, Krystian Lupa en use de multiples façons. On n’entend pas toujours bien, les voix s’emmêlent, comme dans cette scène où les deux filles et les deux sœurs du Prince installées dans deux pièces, figurées par deux sortes de boîtes placées côte à côte, bavardent. Les conversations se chevauchent. Parfois on entend, parfois non.

La mise en scène de Krystian Lupa est fascinante. Tantôt le décor occupe toute la scène, tantôt ce sont des sortes de boîtes cernées d’un rayon lumineux rouge qui enferment les personnages. La vie se déploie ou se réduit à des espaces intimes. L’utilisation de la vidéo n’est pas anecdotique comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui. Tantôt la voix parvient en écho de celle de l’acteur assis au bord de la scène, tantôt c’est la voix dans la vidéo que l’on entend tandis que l’acteur est muet, tantôt c’est nous spectateurs qu’elle montre et tantôt nous sommes avec les personnages, dans leur dos, dans la voiture. C’est la vie qui s’introduit sur la scène. Enfin Krystian Lupa est célèbre pour sa direction d’acteurs. Pour lui l’acteur n’est pas qu’un simple exécutant. Il l’incite à aller au plus profond de lui-même pour y trouver la matière à utiliser et transmettre à son personnage. Ici tous méritent d’être cités, mais celui dont on se souviendra longtemps, c’est Thierry Bosc (le prince). Jugé sur un praticable à mi-hauteur des cintres il déambule, il divague sans fin, accule au bout de l’échafaudage le médecin et son fils fascinés, avant de repartir en arrière.

C’est long (4 heures et demie) mais si on se laisse porter, on est entraîné dans une sorte de vertige où se mêlent fascination et trouble et on entend comme jamais un écho de la folie des hommes et de la pauvreté de la condition humaine, thèmes chers à Thomas Bernhard.

Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30

Théâtre National de la Colline

15 rue Malte-Brun, 75020 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 44 62 52 52

www.colline.fr

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