Actualité théâtrale

Du 12 au 22 octobre, puis du 9 novembre au 3 décembre à l’Usine Hollander à Choisy-le-Roi

« Pièce en plastique »

Dans cette pièce écrite en 2015, Marius von Mayenburg met en scène une famille, bien installée socialement, dont il excelle à montrer les rêves avortés, les contradictions, les frustrations et le mal être. Le mari est un médecin qui a autrefois rêvé de mission humanitaire mais n’est jamais passé à l’acte, la femme a probablement rêvé d’être plasticienne, mais elle n’est que l’assistante d’un plasticien à la mode, souvent présent chez elle, le fils enfin est un adolescent un peu compliqué, caméra toujours en main. La mère, se disant débordée, a choisi de faire appel à une aide-ménagère venue de l’Est.

Théâtre : Pièce en plastique

Les échanges semblent être ceux du quotidien, mais à travers les propos échangés transparaissent le manque d’amour et la solitude. Ulrike apparaît comme une snob, cherchant sans cesse querelle à son époux et lui renvoyant en permanence le soin de faire ce qui la gêne. Son mari Michaël, désabusé et résigné est tout aussi mal dans sa peau. Ils se perçoivent comme des intellectuels financièrement à l’aise, ouverts aux autres. Peut-être ont-ils été de gauche car on entend chez eux une certaine empathie pour les pauvres, mais en même temps ils sont si mal à l’aise, si prisonniers de leur milieu, que leurs paroles révèlent un mépris de classe glaçant. Ils n’arrivent pas à communiquer avec leur fils et celui-ci préfère filmer son entourage que communiquer avec lui. Serge Haulupa apparaît comme la caricature de l’artiste contemporain. Il dénonce à tout va, se pense dans la radicalité absolue, mais dans son délire la mesquinerie n’est jamais bien loin. Enfin il y a la bonne, Jessica. Elle veut s’en tenir à son travail et semble ne pas comprendre les choses, que ses patrons suggèrent parce qu’ils n’osent pas les dire. Elle accepte que chacun s’épanche sans retenue auprès d’elle comme si son statut de subalterne l’obligeait à tout écouter. Chacun va chercher en elle une muse, une confidente, un peu d’amour. Peu à peu elle va devenir un révélateur, à l’instar du visiteur du film Théorème de Pasolini.

La mise en scène de Patrice Bigel place les personnages dans une sorte de loft, un grand espace presque vide, où la solitude de chacun est perceptible. Ils arrivent, marchent, dialoguent, pensent à voix haute. Tous, à l’exception de Jessica, se veulent cool, mais sont mal dans leur peau, se veulent ouverts et amicaux, mais sont capables de dire des horreurs en toute bonne conscience (« tout le monde doit avoir sa chance, même les Polonais »). Sur ce terrain, la palme revient incontestablement à la mère, jouée par Bettina Kühlke. Grande, impérieuse, elle se montre odieuse, puis semble baisser la garde avant de reprendre la main d’une façon hautaine. Jean-Michel Marnet donne à Michael, le mari, une forme de soumission qui tient autant de la lâcheté ordinaire que de la résignation à une situation qui demanderait trop d’énergie pour être modifiée. Karl-Ludwig Francisco donne toute sa mesure au personnage de l’artiste extraverti. Il cherche à montrer qu’il a une idée géniale par minute, joue à l’artiste, dans ses emballements comme dans ses détestations, mais révèle vite sa personnalité égocentrique et intéressée. Juliette Parmentier enfin donne à Jessica, le joli visage sérieux de celle qui écoute. Elle ouvre de grands yeux, surprise par les propos et le comportement de ces gens qui n’ont ni la même éducation ni la même vie qu’elle. Point besoin de discours sur la division des classes, ses postures, ses réactions la révèlent avec éclat. Tous les acteurs servent avec un talent fou cette pièce qui démolit radicalement les « bourgeois-bohèmes », révèle au grand jour le snobisme d’un certain art contemporain, les motivations sous-jacentes de l’action humanitaire et même le côté envahissant des discours sur le gluten, le lactose ou la maltraitance des animaux de boucherie ! On rit des travers de notre monde et on réfléchit. C’est le théâtre comme on l’aime !

Micheline Rousselet

Jeudi, vendredi, samedi à 20h30, dimanche à 18h

Usine Hollander

1 rue du docteur Roux, 94600 Choisy-le-Roi

Réservations : 01 46 82 19 63

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