Actualité théâtrale

Jusqu’au 20 février au Théâtre de la Ville, Abbesses

« Polyeucte »

Après son cycle « Corneille colonial » et des mises en scène mémorables de La Place Royale et de L’illusion comique , Brigitte Jaques-Wajeman s’attache à une autre pièce de Corneille, Polyeucte. Le héros est un prince arménien, converti au christianisme. Á peine baptisé, il devient un fanatique, brise les idoles pour faire triompher son Dieu et aspire au martyr. En néo-converti fanatique, Polyeucte dit qu’il faut tout sacrifier à Dieu et d’abord l’amour des femmes qui « nous trompent aisément par leurs larmes ». Pauline qui l’a épousé sur ordre de son père, soucieux de pousser sa carrière, alors qu’elle en aimait un autre, Sévère, l’aime désormais et tente de le retenir. Polyeucte préfère le martyr et, en parfait prosélyte, appelle tous les autres à le suivre. Sans pitié et sans crainte il dit même à Pauline « vivez avec Sévère ou mourez avec moi ».

La pièce fait un étrange écho à l’actualité, fanatisme des néo-convertis, peur des femmes considérées comme des ennemies car elles détourneraient de Dieu, apologie du martyr. Cette phrase de Corneille « Les supplices sont pour eux ce que sont nos plaisirs » ne semble-t-elle pas sortie d’une étude d’aujourd’hui sur les djihadistes ? Brigitte Jaques-Wajeman a juste modifié un peu le dénouement, nous évitant la conversion surprise de cette crapule qu’est le père de Pauline, et mettant dans la bouche de Sévère la phrase de Nietzsche dans «  L’A ntéchrist  » : « Les martyrs furent un grand malheur dans l’histoire : ils séduisirent ».

Sur scène deux grands blocs ferment l’espace pour créer l’enfermement de la prison et l’univers mental de Polyeucte. Parfois ils s’ouvrent sur une chambre avec un grand lit couvert de draps blancs, car c’est aussi de désir dont il est question dans la pièce, un désir que le fanatique repousse avec horreur car il l’éloigne de Dieu. Le choix des costumes modernes est habituel chez Brigitte Jaques-Wajeman. Polyeucte est en costume blanc, Félix, le père de Pauline, en costume gris anthracite de haut-fonctionnaire, Pauline en robre rouge, qu’elle troquera contre une robe blanche pour se couvrir du sang de Polyeucte au dernier acte. Les éclairages sculptent les visages des acteurs, des éclairs et le bruit évoquent le bris des idoles.

Théâtre : Polyeucte

Les acteurs ne se contentent pas de dire, tout leur corps parle. Ils s’approchent, se fuient, s’enlacent, les mains se pressent sur le corps pour contenir le désir. Aurore Paris incarne une Pauline touchante et pleine de nuances. Elle n’est pas dupe du rôle que lui attribue son père, un jouet au service de sa carrière, elle se laisse enlacer par Sévère mais le repousse car son ancien amour ne peut plus être, elle se dénude pour tenter de détourner Polyeucte de sa décision de mourir en martyr. Marc Siemiatycki incarne un Félix sec et dévoré d’ambition. Tandis que Clément Bresson campe un Polyeucte ancré dans sa décision, Bertrand Suarez-Pazos, en Sévère, incarne l’honnête homme, juste et droit. Dans leur bouche les alexandrins coulent avec fluidité et toute la beauté des vers de Corneille revient à nos oreilles. Quand on entend « Je chéris sa personne et je hais sa croyance » on s’émerveille qu’en si peu de mots, tant de choses soient dites et l’on ne peut qu’encourager les professeurs à courir voir la pièce avec leurs élèves.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h30, dimanche 7 et 14 février à 15h

Théâtre des Abbesses

31 rue des Abbesses, 75018 Paris.

Réservations  : 01 42 74 22 77

Theatredelaville-paris.com

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