Autour du Jazz

Pour Eddy Louiss

Eddy nous a quittés un 30 juin (2015). Il venait d’avoir, le 2 mai, 74 ans – il était né à Paris en 1941, un drôle de Paris en ce temps là où le jazz et la musique dite des îles triomphaient dans les salles de concert, dans les brasseries, La Cigale notamment dans lesquels jouait le père, Pierre. Piano classique à 8 ans, pianiste de jazz dans les clubs parisiens pour débuter. Il en reste des traces discographiques qu’il faut aller chercher. Passage à l’orgue ensuite, de cet orgue né à Philadelphie que Jimmy Smith, un natif de la ville, rendra célèbre, l’orgue Hammond B3. Il en est certain(e)s qui font profession de refuser la place de cet instrument dans les mondes du jazz. Il faut dire qu’ils et elles perdent quelque chose surtout lorsqu’il s’agit d’Eddy Louiss.

La biographie d’Eddy Louiss croise celle de toute une génération. De celle qui est née au monde en mai 1968 et celle – quelque fois la même – née au jazz dans ces années 60. Le trio qu’il allait constituer avec Daniel Humair et Jean-Luc Ponty au Caméléon – disques réédités en CD par Dreyfus – en 1968 allait constituer une porte d’entrée vers d’autres horizons, d’autres mondes. Une jouissance sans pareille s’abritait dans ces improvisations de ces jeunes gens en quête de modernité. Une mémoire profonde de toutes les musiques. Jean-Luc pour le Conservatoire, la musique dite classique et contemporaine sans oublier Stéphane Grappelli, Daniel qui avait – déjà – arpenté les routes, autoroutes et chemins de traverse de la batterie et par-là même tout le jazz passant d’un Jones à l’autre, de « Philly Joe » à Elvin en l’occurrence et Eddy Louiss amenant un souffle frais celui de la biguine, de la musique de ces îles qui, paradoxalement et contradictoirement, font partie intégrante de la culture française.

Eddy sera ensuite de toutes les facettes du jazz qu’elles regardent du côté de la chanson – avec Nougaro notamment qui lui rendra hommage tout comme Henri Salvador qui l’engagera pour un de ses shows comme chef d’orchestre –, du grand orchestre, celui de Ivan Jullien, trompettiste magique, mort lui aussi au début de cette année 2015 (décidément une très mauvaise année), le 10 janvier à 80 ans, des tripatouillages électroniques pour faire surgir de nouveaux sons ou, simplement, de la biguine pour faire danser. Sans parler de la fanfare qu’il ne dirigeait pas. Un grand bordel.

Il faut se souvenir d’Eddy Louiss comme un joueur. Un joueur forcené de toutes les musiques qui racontent une histoire. Il n’a pas hésité, après le trio devenu mythique – HLP, que Ponty un temps avait fait renommer PHL, presque un nom de train – de s’associer avec Kenny Clarke, batteur installé à Paris, inventeur de la batterie be-bop et René Thomas, poète de la guitare qui voyait un monde de brouillards bleutés ou encore de participer aux groupes de Stan Getz. Le saxophoniste avait été ébloui – c’était sans doute réciproque – par l’organiste. Ces enregistrements sont une des bases de toute discothèque.

Se souvenir aussi qu’il a transformé aussi l’écoute de cet instrument étrange, l’orgue Hammond. Moins de folie que chez Jimmy Smith – du moins à ses débuts en 1956-57, on le sent prêt à tout bousculer -, moins de retenue que chez Larry Young avec un même goût libertaire et des échappées vers les instruments électroniques pour faire surgir de nouveaux sons, de nouveaux univers, un orgue à part dans cet ensemble d’orgues.

Se souvenir aussi de son talent de pianiste, sans qu’on sache faute de persévérance si, sur cet instrument, il était capable de trouver sa propre voi(e)x...

Le voir sur scène était une autre joie. Pas seulement musicale. Il émanait de lui une telle douceur – d’où la violence n’est jamais exclue, il faut être violent pour faire surgir autant d’impressions de douceurs – contenue dans un sourire désarmant que personne ne savait s’il fallait prendre au sérieux cette manière d’être, cette ironie, cet humour qui mettait à distance l’esprit de sérieux.

Un soleil s’en va. Il savait illuminer ces nuits où la mélancolie transpire, ces nuits où le monde n’a pas l’air à sa place… Là, il savait d’un coup de musique, d’une note perdue, d’une nappe de sons faire naître un nouveau désir, celui de la fraternité retrouvée. L’essentiel.

Nicolas Béniès

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