2de-1ère-Terminale

Projet de programme de français au lycée : il faut revoir la copie !

Le projet de programme de français pour le lycée est tout à fait paradoxal : à la fois surchargé et sans ambition. Il n’est adapté ni aux élèves ni au contexte d’aujourd’hui. Il ne prépare pas les élèves à penser, à percevoir les enjeux de la littérature, à devenir des lecteurs autonomes. Le modèle choisi est celui des années 70 et des manuels Lagarde et Michard. En outre, ce programme maltraite les enseignant·es en les abrutissant de travail (augmentation du nombre de copies à corriger, du nombre de cours à préparer, de la charge de travail d’examinateur…), tout en les privant de la liberté pédagogique qui fait le sel du métier. A cela s’ajoute le fait que le système du « tronc commun » et les DHG contraintes imposeront au professeur de français des groupes de 35 à 37 sans espoir de dédoublement…

Une première version projet du programme de français pour le lycée nous est parvenue (à télécharger ci-dessous). Elle concerne les classes de 2de et de 1ère. Elle a été déjà très légèrement modifiée sur la partie "Étude de la langue" et "Programme de seconde" (voir https://www.snes.edu/IMG/pdf/2nd_francais.pdf) mais ces corrections ne changent pas le sens général du programme que nous analysons ci-dessous.

Jusque là, on se plaignait de l’absence de liaison entre le collège et le lycée : des programmes pauvres en collège, en particulier concernant la lecture interprétative et l’argumentation, et des programmes très difficiles en lycée puisqu’il s’agit, en deux ans à peine, d’amener les élèves à réussir des exercices du bac très littéraires, de spécialistes (commentaire littéraire, dissertation…) avec un nombre très important d’exercices différents à maitriser. Beaucoup de collègues constatent aussi, chez la plupart des élèves, une maitrise insuffisante de la langue écrite comme orale. Le SNES-FSU avait en outre demandé une différenciation des exercices dans la voie générale et la voie technologique. Enfin, le SNES-FSU, lors d’une rencontre avec le doyen de l’inspection générale, avait fait des suggestions : augmenter significativement l’horaire élève de français et réduire le nombre d’exercices à maitriser, tout en gardant l’objectif ambitieux en matière de lecture interprétative et d’argumentation.

Le projet de programme répond sur certains points mais de façon pervertie :

  • Une part très importante est donnée à la « grammaire », y compris avec le retour de la « leçon de grammaire à la papa », des exercices systématiques et d’un programme ultra précis et pointilleux, dégagés de tout rapport aux textes. On assiste à une séparation fond/forme, difficile à justifier. A l’oral du bac, les élèves seraient interrogés sur une question de grammaire basique, de type « relevé » de formes : les imparfaits dans le texte, les propositions subordonnées relatives, etc. Mais à aucun moment il n’est question de stylistique…
  • La littérature vient en second, avec une forte priorité donnée à l’histoire littéraire ou plutôt à la chronologie. Le terme « séquence » est remplacé par « parcours ». Le programme, en 2de comme en 1ère, comprend 4 « objets d’étude » axés sur le genre (poésie, théâtre, récit, littérature d’idée), pour lesquels, il faut chaque fois, prévoir un « parcours d’histoire littéraire chronologique », en plus de 4 œuvres complètes et de 4 lectures cursives. Mais comment se font ces lectures ? Ce n’est pas très précis. Les termes « d’interprétation » et « d’analyse » sont quasi absents. La priorité donnée à la lecture linéaire a de quoi inquiéter quand on connait la difficulté qu’il y a à faire une lecture linéaire qui échappe à la simple paraphrase voire au contresens. C’est donc la quantité au détriment de la qualité…
  • Une réduction du nombre d’exercices au bac… mais seulement en apparence. La question de corpus disparait mais un corpus est maintenu dans la voie technologique en support de l’exercice « essai ». Restent le commentaire (mais sous une forme mal définie), la dissertation sur une des 4 œuvres au programme (dans la voie générale seulement), le résumé-discussion (dans la voie technologique, appelé « contraction-essai »), la lecture linéaire à l’oral, la constitution et présentation d’un dossier personnel (façon PEAC enrichi d’un carnet de lectures). A cela on ajoute les « écrits d’appropriation », types écrits d’invention de toutes formes possibles. Bref, on a encore alourdi la barque…

Ce projet de programme ne répond pas du tout aux attentes ni aux besoins et il est déconnecté du monde actuel.

  • Un programme pléthorique encore une fois, avec des choix de périodes pas toujours judicieux (poésie du moyen-âge au XVIIIème en 2de, par exemple). Comment entrainer les élèves à des épreuves de 4h autrement qu’en donnant des devoirs à faire à la maison et comment faire pour que ce soit réellement eux qui les réalisent à l’heure d’internet ? Le « dossier personnel », sur le modèle du dossier de LV et de l’histoire des arts en collège, sera aussi à faire à la maison, avec toutes les inégalités sociales et géographiques que cela suppose.
  • Une conception de l’étude de la langue vieillotte et absurde, qui lassera les élèves puisqu’on reproduit les mêmes contenus et les mêmes pratiques qu’au collège et dont le but n’est pas d’aller au(x) sens du texte.
  • Les savoirs disciplinaires sont peu visibles dans le programme, si on exclut l’histoire littéraire (ou plutôt les repères chronologiques). On assiste à la fin du constructivisme et de la lecture analytique. En revanche, la paraphrase est au gout du jour, bien qu’elle n’aide les élèves ni à réfléchir ni à comprendre ce qu’est la littérature. Les objets d’étude sont très vagues. Les quelques précisions apportées n’aideront pas à une problématisation des contenus. L’histoire littéraire dans son sens le plus classique est mis à l’honneur. Pourquoi pas ? Mais dans ce cas-là, il serait plus pertinent de problématiser les entrées pour éviter d’être dans le catalogue.
  • Un cadrage beaucoup plus serré des pratiques, un programme plus prescriptif La liberté pédagogique est fortement réduite, d’autant que les quatre œuvres complètes imposées par un programme national en première ne permettra pas de s’adapter à sa classe, au contexte, aux projets culturels de l’établissement, à l’offre de spectacles accessible, etc. En plus, cette liberté de choisir les œuvres que l’on propose aux élèves est un des attraits de la discipline. Les contenus d’apprentissage sont flous alors que les prescriptions sont très nombreuses concernant les pratiques. Le mot « obligatoire » revient plusieurs fois !

La charge de travail imposée aux collègues est extraordinairement alourdie :

  • programme d’œuvres imposées en 1ère avec renouvellement du quart annuellement (cet été, il faudra préparer les quatre !),
  • nouveaux exercices à maitriser,
  • nombre important de devoirs écrits à corriger,
  • dossiers personnels des élèves à corriger régulièrement en 2de et 1ère,
  • alourdissement du temps de travail pour préparer les interrogations orales du bac, etc…

On a du mal à trouver des candidat·es pour le CAPES de lettres et le nombre de démissions augmente… ça ne va pas s’arranger.

Pour faire tout cela, l’horaire disciplinaire est toujours aussi maigre. Donc, ce sera, une fois de plus, à chaque enseignant·e de choisir ce qu’il ne traitera pas, tout en essayant de ne pas nuire à ses élèves qui, au bac, seront interrogés sur la lecture linéaire, le commentaire, la dissertation ou le résumé plus l’essai, les 4 œuvres au programmes, les autres œuvres lues en classe, l’histoire littéraire, des points de grammaire, le dossier personnel.

Projet de programme à télécharger :

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