Actualité théâtrale

au Lucernaire

"Proudhon modèle…Courbet" Du 8 février au 18 mars

En 1855, Proudhon, tout juste sorti de la prison de Sainte Pélagie où on l’avait enfermé pour ses écrits anarchistes, est au sommet de sa gloire. Courbet est à Ornans en train de peindre « L’atelier » qu’il souhaite présenter à l’Exposition Universelle de Paris. Il compte profiter du fait que Proudhon, comme lui franc-comtois, est de passage dans la région et qu’ils se connaissent bien, pour lui demander de rédiger un livret pour l’Exposition et, au cas où « L’Atelier » serait refusé, pour son projet de Pavillon du Réalisme.

Ils se retrouvent dans l’atelier de Courbet. Entre le philosophe à la pensée claire et précise, mais à la personnalité rigide, n’aimant ni le vin ni l’amour charnel et incroyablement misogyne, et le peintre gourmand de bonne chère et de femmes, conscient de son talent et un peu mégalomane s’instaure un dialogue passionnant. Ils parlent de l’art, de l’artiste, de la liberté de création, du rapport de l’artiste à la société et du rôle des Institutions. Ils ont des accords et des désaccords. Leurs débats font écho aux utopies et aux revendications qui agitent la fin du XIXème siècle et ont encore des résonances aujourd’hui.

Courbet n’est pas seul dans l’atelier. Il y a là son modèle et maîtresse Jenny qui, irritée par la misogynie de Proudhon, va le provoquer et tenter de lui faire prendre conscience que les femmes ne sont pas par nature vouées à la cuisine et à la dévotion d’un mari, qu’elles peuvent réfléchir et aimer le plaisir. Passe aussi un braconnier, Jojo, qui avec son bon sens de paysan très conservateur, tente à son tour de déstabiliser les espérances en une société mutuelliste que nourrit Proudhon.

Le texte intelligent et documenté de Jean Pétrement rend bien toute l’ambiguïté de la relation entre le philosophe sûr de la justesse de ses positions et l’artiste sûr de son talent. Tout cela est incroyablement vivant. Les personnages existent avec leurs contradictions et leurs non-dits, les répliques font mouche, provoquant le rire des spectateurs tout autant que leur réflexion. L’auteur signe aussi la mise en scène qui démarre par une phrase écrite en lettres lumineuses : « Ne regardons jamais une question comme épuisée » et des questions il y en a ! Finalement Courbet obtiendra-t-il de Proudhon le livret qu’il désire ? Ses projets ne sont-ils pas en contradiction avec ses proclamations sur la liberté de l’artiste et sur son statut face à l’État qui cherche à l’enfermer dans les convenances officielles ? Et Proudhon peut-il tirer de ces rencontres un peu plus d’humanité et de compréhension des hommes ? Tous ces débats se déroulent devant une grande reproduction inachevée de « L’atelier » qui occupe tout le fond de la scène et que Courbet retouche de temps à autre. De derrière la toile nous parviennent des bruits qui évoquent la révolte de Jenny contre les propos misogynes de Proudhon, trop peu démentis à son gré par Courbet, et l’écho de ses amours avec le peintre qui troublent tant Proudhon.

Les quatre acteurs sont très bons. Alain Leclerc donne à Courbet rondeur, présence physique, générosité et parole emportée, Jean Pétrement, tout en retenue physique, donne vie à la parole de Proudhon, réfléchie mais parfois brutale. Diana Laszlo a la beauté, la sensualité et la sensibilité féministe de Jenny et Lucien Huvier donne à Jojo un caractère de paysan madré et bon vivant.

Si vous aimez réfléchir, mais rire aussi, si vous vous intéressez à l’art et à sa place dans la société, si vous aimez le théâtre, allez voir cette pièce et entraînez-y vos élèves.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 17h
Le Lucernaire
53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 45 44 57 34
www.lucernaire.fr

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