Actualité théâtrale

Jusqu’au 18 février au Théâtre National de La Colline

« Quills » Réduc’Snes

C’est à l’affrontement de la liberté d’expression et de la censure que s’intéresse le dramaturge et scénariste américain Doug Wright dans cette pièce. Il a imaginé les derniers jours de la vie du Marquis de Sade, qui toute sa vie a exploré par la plume les pulsions sexuelles et les désirs immoraux que les hommes s’interdisent. Le médecin directeur de l’asile d’aliénés de Charenton où le Marquis était alors enfermé, encouragé par la Marquise de Sade dont la vie sociale est contrariée par les écrits de son mari, pense qu’il faut le faire taire par la censure et à défaut par la contrainte, y compris physique. À l’inverse l’abbé de Coulmier qui préfère aux camisoles de force les bienfaits de la musique, pense pouvoir par la force de la morale convaincre le Marquis de cesser ses écrits, qui troublent la société. Pourtant Sade, par d’astucieux stratagèmes et l’aide d’une jeune lingère, réussit encore à faire publier ses écrits sulfureux. Jusqu’où l’un ira-t-il pour faire taire l’autre ? Jusqu’où le Marquis ira-t-il pour se faire lire et entendre ?

Théâtre : Quills

Ce qui est en jeu dans ce texte à la fois très noir et jubilatoire ce n’est pas seulement l’affrontement de la censure et la défense de la liberté d’expression, c’est aussi la défense du pouvoir de l’imagination. Mais celle-ci libère-t-elle l’artiste de toute responsabilité face aux répercussions que peuvent avoir ses écrits ? Peut-on enfin contraindre un artiste au nom de la morale, alors que celle-ci a des frontières bien mouvantes ?

Jean-Pierre Cloutier a, avec Robert Lepage, imaginé une superbe scénographie pour la pièce. Alors que celle-ci se déroulait seulement dans deux lieux, le bureau du directeur et la cellule du Marquis, Jean-Pierre Cloutier a imaginé un palais de miroirs mobiles. Tantôt tournants, permettant de passer du bureau du directeur à la cellule du Marquis, tantôt démultipliant les images semblant conduire le spectateur dans les moindres recoins de l’asile, de la cellule d’autres aliénés à la lingerie, tantôt brouillant les lieux faisant coexister des scènes différentes. Les lumières contribuent à la création de lieux différents dans le même espace, lumière chaude où domine le rouge pour ce qui ressemble plus à une chambre qu’à une cellule, ou barreaux lumineux éblouissants qui enferment le Marquis. De ces procédés, qui permettent de représenter plusieurs saynètes et de créer des atmosphères différentes dans un petit espace, naît une impression de labyrinthe où le vertige saisit le spectateur.

Les acteurs enfin sont à la mesure des enjeux du texte. Pierre-Yves Cardinal incarne avec subtilité l’évolution de l’abbé de Coulmier, que les ordres du directeur et les provocations du Marquis de Sade conduiront à abandonner ses convictions, au point de sombrer dans l’abjection. Pierre Lebeau est le médecin et directeur de l’asile. Sous ses airs de Père la Morale ferme et déterminé se cache un homme prêt à tout pour avoir de l’argent afin de tenter de garder prisonnière sa femme voluptueuse et volage. De façon narquoise le metteur en scène a confié à Mary Lee Picknell un double rôle. Elle est la jeune lingère à la jeunesse fougueuse, franche mais pas naïve qui réplique à un Marquis trop entreprenant « il y a des choses qui existent sur le papier et d’autres dans la vie ». Elle est aussi la femme du médecin immorale et cynique. Robert Lepage incarne le Marquis de Sade. Il mêle propos scabreux destinés à choquer l’abbé et traits d’esprit, argumentation rigoureuse et insultes envers l’abbé. Il nous fait rire et sombrer dans la gravité l’instant suivant. Le plus déterminé de tous c’est lui. Si on lui confisque le papier il écrira sur ses draps, sur ses vêtements, Si on lui confisque l’encre il écrira avec le vin, avec son sang, avec ses excréments. On ne pourra pas le faire taire et Robert Lepage, même mis à nu, lui donne une force que le spectateur ne peut oublier. Il faut courir à la Colline pour voir Quills.

Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30, le dimanche à 15h30

Théâtre National de la Colline

15 rue Malte-Brun, 75020 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 44 62 52 52

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Médéa mountains »
    Alima Hamel, la jeune poétesse, musicienne et chanteuse d’origine algérienne évoque ici son histoire personnelle. Elle se souvient du bonheur des vacances familiales quand elle quittait Nantes avec... Lire la suite (12 mars)
  • « Le pays lointain (Un arrangement) »
    C’est l’ultime pièce de Jean-Luc Lagarce mort à 38 ans, en 1995, quelques jours après l’avoir terminée. On y retrouve le thème du retour de l’enfant prodigue parmi les siens. Louis revient, au pays... Lire la suite (11 mars)
  • « Sganarelle ou le cocu imaginaire »
    Dans la jolie salle en bois du théâtre de l’Épée de Bois, la Compagnie Aigle de sable présente une pièce de Molière de 1660 où l’on trouve encore des éléments de la commedia dell’arte mais où Molière... Lire la suite (10 mars)
  • « Le quai de Ouistreham »
    Florence Aubenas, grand reporter, travaillait pour Libération quand elle a été capturée et retenue plusieurs mois en otage en Irak. Après son retour, elle a quitté Libération pour le Nouvel... Lire la suite (8 mars)
  • « Le cirque invisible »
    Depuis 2007 le cirque invisible revient régulièrement à Paris et on ne se lasse pas de ce spectacle à nul autre pareil. Ils reviennent tous les deux avec leur univers magique et poétique. Elle,... Lire la suite (7 mars)