Actualité théâtrale

au Théâtre Artistic Athévains

"Ravel" Jusqu’au 5 mai

C’est aux dix dernières années de la vie de Maurice Ravel que s’est attaché Jean Echenoz dans son roman éponyme. Il s’est appuyé sur des données biographiques mais les a nourries de détails du quotidien et de l’univers de Ravel, les gauloises qu’il fume l’une après l’autre, ses insomnies, ses chaussures vernies « sans lesquelles il n’est rien », sa légion de costumes, chemises et cravates, ses vingt-cinq tenues de nuit. C’est bien d’un roman qu’il s’agit où Jean Echenoz fait un portrait à la fois ironique et tendre d’un Ravel dandy, pris dans le tourbillon des mondanités et le vertige des applaudissements, mais aussi égocentrique, solitaire et opaque.

Anne-Marie Lazarini alterne désormais des mises en scène de théâtre et des mises en scène d’opéra, comme Lo speziale, présenté l’an passé à l’Artistic Athévains et dont nous avions rendu compte sur le site. Il n’est donc pas surprenant qu’elle se soit intéressée à ce texte. Mais comment traduire sur scène ce roman en faisant vivre Ravel ? Anne-Marie Lazarini a imaginé une forme dramatique où évoluent trois comédiens, Coco Felgeirolles et Marc Schapira, tantôt personnages tantôt narrateurs, et Michel Ouinet qui interprète Ravel. Il en a l’élégance et la distance, le côté flou aussi, semblant sûr de lui, considérant les interprètes comme des esclaves alors que lui-même n’est pas un très bon pianiste, mais capable d’intuitions géniales comme à propos du Boléro. Comme dans le roman, les phrases de Ravel et les propos du narrateur s’entremêlent. Bien sûr, il fallait aussi que la musique soit présente et vivante. Ravel s’était intéressé au jazz. C’est donc Andy Emler, pianiste de jazz plusieurs fois primé, qui s’est attaché à composer une partition en accord avec le langage de Ravel, une sorte de « à la manière de », où s’interposent discrètement, et parfois avec humour, quelques extraits significatifs du compositeur, telles les quelques notes du Boléro.

Pour évoquer cette vie pleine de voyages, de mondanités, de concerts, de vide aussi, il fallait construire un monde miniature qui reflète le vaste monde. Dans le roman d’Echenoz, il y a une valise bleue, elle est là ! Sur scène il y a aussi le pavillon de Montfort l’Amaury, une armoire pleine de smokings, un paquebot miniature avec son bastingage et ses transats grandeur nature, une baignoire, une automobile, un train électrique, la statue de la Liberté et un grand piano. Tout est bleu, comme les gauloises que fume Ravel, comme le blues, comme l’ennui et la mélancolie que cachait Ravel sous le voile des mondanités. Ce décor nous entraîne dans un voyage onirique et poétique qui laisse deviner le processus de création à l’œuvre dans ces moments de vide et d’ennui qui alternent avec l’agitation des tournées et l’adulation de ses admirateurs. La mort de Ravel est racontée avec une froideur clinique. Son esprit se dérobe et c’est poignant.

Micheline Rousselet

Mardi 20h, mercredi et jeudi 19h, vendredi et samedi 20h30, samedi et dimanche 16h
Théâtre Artistic Athévains
45 bis rue Richard Lenoir, 75011 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 43 56 38 32

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