US 776 du 17 février 2018

Réformes : chacun pour soi

Des réformes de l’enseignement secondaire, professionnel et supérieur, il sourd une logique de tri social dans laquelle les projets actuels s’inscrivent.

Pour décrypter cet échafaudage, le rapport Mathiot joue le rôle d’un révélateur des motivations gouvernementales et montre bien comment se construit le système. On y voit implicitement émerger les références qui fondent le propos. Il accumule les contre-vérités et les analyses biaisées, reprenant les poncifs que les rapports de la Cour des comptes, de Terra Nova, de l’institut Montaigne voire du MEDEF, se plaisent à asséner depuis des années : un baccalauréat jugé lourd et inefficace (« monstre organisationnel »), un lycée, accusé d’être trop coûteux et de ne pas préparer suffisamment au supérieur.

Bac ou comment s’en débarrasser !

Fort de ce diagnostic très orienté, le rapport propose d’adjoindre au bac un supplément, « portefeuille de compétences et d’expériences », qui regrouperait les informations sur les niveaux de compétences auxquelles les élèves seraient par­venus et servirait au renseignement de la plateforme Parcoursup. Le bac resterait pour le moment à la fois diplôme de fin d’études secondaires et premier grade universitaire, mais il serait allégé et s’inscrirait « dans une logique de dématérialisation » grâce au dévelop­pement de certifications en ligne... Se dessine un diplôme portefeuille de certificats, construit individuellement par chaque élève.

Le mythe du libre choix

Ce modèle de baccalauréat personnalisé a pour corollaire un lycée organisé en « parcours » individuels qui détermineraient dès la Seconde l’orientation post-bac. Dans ce schéma, l’offre de formation se trouve réduite et les horaires disciplinaires érodés. L’orientation devient centrale, avec des horaires dédiés et des enseignants spécialisés, les Psy-ÉN devenant formateurs d’étudiants ambassadeurs (services civiques) ou bien chargés des décrocheurs.

Dans les pays où cette logique modulaire de lycée à la carte est poussée au maximum, comme au Royaume-Uni, on observe le renforcement des inégalités scolaires et sociales. Autrement dit, laisser aux élèves la liberté de choisir leurs disciplines, c’est en grande partie laisser des déterminismes sociaux et scolaires jouer librement sur les choix individuels.

Une impasse pour tous

Ce système conforte les logiques de ségrégation sociale et de relégation scolaire. Il généralise l’orientation précoce et divise le second degré en une école du socle jusqu’au collège d’une part et un continuum bac –3/+3 d’autre part. Il promeut l’apprentissage comme modèle dominant pour l’enseignement professionnel (voir ci-contre) et la sélection généralisée à l’entrée dans l’enseignement supérieur sur la base de parcours individuels alliant compétences scolaires et extra-scolaires.
Cette restructuration du système éducatif fait peser sur nos métiers des risques importants notamment par les menaces de dilution des missions ­d’enseignants centrées sur la gestion des flux lycéens et étudiants via l’orientation. Les fondements du métier se trouvent aussi attaqués par des enseignements disciplinaires dont la stabilité serait tributaire des choix individuels des élèves et une organisation locale d’épreuves d’un examen national, mettant les enseignants en première ligne face aux pressions des parents, des élèves et du chef d’établissement.

À qui peuvent donc bien profiter de tels projets ? Une chose est certaine, les élèves n’en retireraient aucun bénéfice.

Claire Guéville

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