Actualité théâtrale

Au Ranelagh, jusqu’au 31 décembre 2014

“Regardez mais ne touchez pas !” une création de Penchenat d’après Théophile Gautier

culture-théâtre "Regardez..." Dans ce lieu magnifique qui fêtera ses 120 ans en mai 2015, que nous avons déjà évoqué dans l’US-MAG et dont la beauté des boiseries de la salle de spectacles mériterait à elle seule la visite, Jean-Claude Penchenat signe une adaptation très réussie d’une comédie burlesque de Théophile Gautier et Bernard Lopez, jamais jouée depuis son écriture et création en 1847. C’est une deuxième raison, encore plus forte, de découvrir ou redécouvrir ce Théâtre atypique qui a accepté le partenariat Réduc’snes depuis plusieurs années !

Après avoir été le co-fondateur du Théâtre du Soleil avec Ariane Mnouchkine, et avoir interprété divers rôles dans ses créations théâtrales et cinématographiques, Jean-Claude Penchenat s’est illustré durant une trentaine d’années par la qualité et l’originalité de ses propres créations avec le Théâtre du Campagnol. C’est avec cette compagnie, qu’il anima de 1975 à 2002 (devenue Centre Dramatique National en 1983), de Corbeil-Essonnes (91) à Arcueil (94), que fut transformé en théâtre renommé une piscine désaffectée à Châtenay-Malabry (92). C’est à “La piscine” que fut notamment tourné par Ettore Scola le film “Le bal” inspiré de la création collective éponyme du “Campagnol” qui fut, en 1981, le plus grand succès de Penchenat et de son équipe.
Depuis 2002, il travaille avec les jeunes comédiens de la compagnie Abraxas. C’est avec eux qu’il découvre en 2011, année de commémoration du bicentenaire de la naissance de Théophile Gautier, cette courte pièce inconnue, pastiche de comédie de cape et d’épée. Ils vont la créer la même année au Théâtre de l’Epée de Bois avec le concours de son équipe (notamment de Dominique Rocher et Séverine Thiébault pour les costumes). Ce spectacle fut repris au Lucernaire en 2012/2013 puis au Festival d’Avignon en 2013 et 2014 au Théâtre le Chien qui Fume.

"Regardez, mais ne touchez pas !" Photo Emmanuel Laurent

Sans la patte de Jean-Claude Penchenat et de son équipe [1], “Regardez, mais ne touchez pas” aurait pu n’être qu’une plaisante comédie de cape et d’épée de l’auteur du “Capitaine Fracasse”, basée sur une courte histoire débutant comme un fait divers à la Cour d’Espagne au 18ème ou 19ème siècle : on apprend que le cheval de la Reine d’Espagne s’est emballé puis qu’elle ne doit d’avoir été sauvée qu’à l’intervention de deux cavaliers qui l’auraient dégagée de sa monture au péril de leur vie mais seraient pourchassés par la garde royale (les “Alguazils”) car toucher à la Reine est passible de mort – même si c’est pour la sauver d’une chute de cheval ; un seul resterait en vie mais deux prétendants vont se présenter car il est possible d’espérer la grâce royale et, au moment où aucun chevalier de la Cour ne réagissait, Doña Beatrix (interprétée par Flore Gandiol), a promis d’épouser celui qui sauverait la Reine dont elle est la meilleure amie et riche suivante... Il en découle un ensemble de situations rocambolesques, de quiproquos et de rebondissements inattendus.
Nous devons d’abord à Penchenat d’avoir exhumé un texte très novateur [2], s’inscrivant à rebours du théâtre bourgeois de l’époque, notamment par son ironie insolente et une double filiation explicite : celle de la comedia dell Arte par la typologie des personnages (l’amoureux, le matamore fanfaron, le pédant, l’amoureuse, la suivante délurée, la reine...), et celle de la dramaturgie de grands auteurs littéraires, en premier lieu de Victor Hugo, tout en n’hésitant pas à les parodier avec humour.
Nous lui devons surtout une mise en scène très rythmée, sans le moindre temps mort, rehaussant les dimensions à la fois burlesques et raffinées du texte, tant par l’expression, les déplacements incessants, parfois quasiment chorégraphiques avec le jeu des capes et des chapeaux, que par la présence quasi permanente sur scène d’un comédien-homme orchestre, incarnant le personnage de Désiré Reniflard (interprété par Paul Marchandier). Renforçant la dimension contemporaine et l’humour omniprésent de cette création, il est tour à tour une sorte de choryphée moderne, porteur de la parole distanciée de l’auteur sur son oeuvre, un grand maître du déclenchement des moments et effets musicaux (qui, comme les costumes, sont conçus comme des marqueurs de la culture espagnole) qu’il assure lui-même à l’occasion avec de remarquables bruitages. Il est également représenté comme un vigilant gardien du texte et de la mise en scène activant quelques entrées ou sorties de personnages, tout en manifestant à l’occasion de la dérision vis-à-vis du texte, par une forme de mise en abyme avec un gestuel encourageant à accélérer, réduire des déclarations grandiloquentes, excessivement bavardes (comme celles de l’arriviste Don Melchior)...

"Regardez, mais ne touchez pas !" Photo Emmanuel Laurent

Avec brillo, ce comédien alterne ces rôles avec la représentation des “alguazils".
Jubilatoire !
Philippe Laville

Théâtre Le Ranelagh
5 rue des Vignes – 75016 – Paris
à 19h du mercredi au samedi, et à 15h le dimanche.
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 42 88 64 44
Jusqu’au 31/12 puis en tournée (notamment le 6/2/2015 à la salle Jean Renoir à Bois-Colombes)

www.theatre-ranelagh.com pour découvrir les autres spectacles de la programmation, qui bénéficient également du partenariat “réduc’snes” : également jusqu’au 31/12 “Le concert sans retour”, spectacle musical avec 5 comédiens mis en scène par Meriem Menant (“Emma la clown”) ; jusqu’au 3/1/2015 “Le carnaval des animaux”, une ménagerie musicale empruntant à Saint Saëns, Offenbach, Mozart, Schubert, Rossini... “Jacques Prévert, le joyeux inventaire !” avec 3 comédiens, un bain de poésie ludique pour petits et grands...

Notes

[1outre celles et ceux que nous évoquons plus précisément, assistance à la mise en scène Maria Antonia PINGITORE ; comédiens : Samuel BONNAFIL (Le Comte), Chloé DONN ou Jeanne GOGNY (La Reine d’Espagne), Flore GANDIOL (Dona Beatrix), Paul MARCHADIER (Désiré Reniflard), Judith MARGOLIN ou Sarah BENSOUSSAN (Griselda), Alexis PERRET (Don Gaspar), Damien ROUSSINEAU (Don Melchior) ; Scénographie Guy-Claude FRANCOIS et Jean-Baptiste RONY ; Lumières Thomas JACQUEMART ; Conception graphique Flore GANDIOL - Conseiller Musical Samuel BONNAFIL

[2à découvrir aux éditions Venenum, avec une préface de Jean-Claude Penchenat

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