Actualité théâtrale

Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 2 février 2013

"Rendez-vous Gare de l’Est" suivi de "La nuit tombe" Textes et mises en scène de Guillaume Vincent.

"Rendez-vous Gare de l’Est "
à 19h (durée 1h)

Plusieurs mois durant, Guillaume Vincent a eu des entretiens réguliers avec une jeune femme maniaco-dépressive, dans le quartier de la Gare de l’Est.

En retranscrivant méticuleusement les entretiens au plus près de la parole entendue avec ses scories, les fluctuations d’humeur, les enchaînements d’idées, les passages du "coq à l’âne", Guillaume Vincent a pris conscience du fait que ce qui l’intéressait, c’était la jeune femme et beaucoup moins sa maladie.

Très vite, ses révélations ont moins porté sur les médicaments, les séjours à l’hôpital, pour s’orienter plus vers son quotidien, son histoire d’amour avec l’homme qu’elle a épousé, son travail de vendeuse dans une boutique, la perspective d’avoir ou pas un enfant en dépit du traitement lourd incompatible avec la maternité.

Au cours de la période des entretiens, la jeune femme a dû être hospitalisée à Sainte-Anne.

Après cette période d’internement, elle a connu une phase maniaque, puis une période de dépression.

Qu’allaient devenir ce matériau dont disposait maintenant Guillaume Vincent ?

Le fait d’entreprendre parallèlement un travail avec une classe de première d’un lycée d’Asnières sur " Les paroles prisonnières" de Raymond Depardon, qui restitue les bribes de paroles prononcées devant un juge par des accusés vivant dans des conditions précaires, l’ont mis sur une première piste qui s’est trouvée renforcée par son désir de travailler avec la comédienne Emilie Incerti-Formentini .

Une matière aussi singulière lui paraissait aller de pair avec la personnalité tout aussi singulière de la comédienne. Le moment de l’écriture était venu.

Contrairement à ses mises en scène précédentes, Guillaume Vincent ose ici un total dépouillement et une présence statique du personnage. Il en résulte un travail en ascète avec une chaise et une comédienne, rien d’autre.

Et la force du spectacle final tient à ce dénuement, à l’absence d’une bande-son, à un travail quasi inexistant sur les lumières.

Il ne reste plus sur le plateau que la comédienne qui ne cherche jamais à imiter ou à incarner, mais seulement à trouver la distance juste entre sa présence et le personnage.

Une heure durant, Emilie Inceri-Formenti donne en virtuose ce texte minutieusement construit depuis l’apaisement touchant à la sérénité du début, jusqu’à l’explosion dépressive sans que jamais le trait ne soit appuyé. La progression du mal se trouve sans cesse rompu par des intermèdes paisibles. Les ruptures de ton deviennent de plus en plus serrées, les signes d’inquiétude se multiplient. Les grimaces de la souffrance surviennent, les signes du désarroi, la conscience que le danger est en train de survenir. Un simple geste. Un retournement brusque comme si le danger venait de derrière.

Magnifique travail ciselé de comédienne, d’une force et d’une sensibilité sans tapage ni effet.

"La nuit tombe"
à 21 h (durée : 1h40)

Un décor de chambre d’hôtel. Le bruit d’une clé dans la serrure. Dans la pénombre, une femme entre avec un enfant dans les bras.

Le ton de la pièce est donné avec le contraste entre les allées et venues d’une femme élégante, l’obscurité, des bruits soudains de bris de vitres, la présence insolite d’un chat dans la salle de bain. Des éléments qui, pris séparément, n’ont rien d’inquiétants mais qui, associés, engendrent la peur et l’impression d’un danger latent.

Plus tard dans le même décor, un petit garçon étendu sur le lit, pris d’angoisse, a du mal à trouver le sommeil. Au lieu de l’apaiser, l’attitude singulière de sa mère, le désordre de ses gestes, les fluctuations du timbre de sa voix et la complicité qu’elle établit avec un marchand de sable qui devient un monstre, plongent l’enfant dans une inquiétude décuplée.

Deux sœurs occupent à leur tour le décor de la chambre. Elles sont là pour assister le lendemain au troisième mariage de leur père. L’une d’elle découvre qu’il n’est pas certain qu’elle soit invitée.

Toujours dans le même décor, un metteur en scène fait passer des essais à une jeune amie pour jouer le rôle d’une femme mûre. La gifle-t-il pour qu’elle trouve le bon degré d’émotion ? Le gifle-t-elle pour répondre à sa maltraitance ?

Un jeune homme mort propose à son frère de prendre sa place. L’échange a-t-il eu lieu quand on aperçoit par la porte ouverte de la salle de bain son sosie pendu.

L’épouvante s’installe et plus encore quand elle se double d’un langage ordinaire, de situations banales et d’un humour à peine décalé.

Les personnages des trois histoires s’entrecroisent sans aucune logique narrative dans des univers où le temps a perdu sa valeur linéaire.

Les bouquets de mariage ressemblent à des corbeilles mortuaires.

Fragments de vies, d’anecdotes, d’histoires incomplètes, tronquées, autant d’éléments troubles dont on n’est jamais sûr que mis bout à bout, ils vont reconstituer le puzzle final.

Et c’est de cette incohérence, de ces personnages interchangeables, tragiques ou loufoques, de toute une palette de climats, du canular au pathétique en passant par la fantasmagorie que naissent des univers qui nous baladent du théâtre réaliste aux atmosphères hitchockiennes.

L’écriture de Guillaume Vincent, dont c’est ici la première pièce est singulière, presque insaisissable, intrigante. C’est quand on croit en avoir compris le mécanisme, qu’elle se dérobe pour nous surprendre à nouveau.

Servis par des comédiens qui semblent rodés à son (ses) univers, le monde qu’il nous donne à voir nous échappe même quand il peut paraître familier.

Un auteur à suivre. Une écriture nouvelle. Inclassable.

Francis Dubois

Théâtre des Bouffes du Nord 37 bis Boulevard de la Chapelle 75 010 Paris
www.bouffesdunord.com

Réservations au 01 46 07 34 50

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