Actualité théâtrale

Jusqu’au 16 février au Théâtre de la Ville Espace Cardin, en tournée ensuite

« Retour à Reims »

Lorsqu’il a appris au téléphone la mort de son père, le sociologue Didier Eribon, proche de Pierre Bourdieu et de Michel Foucault, s’est interrogé sur son parcours. Seul à avoir fait des études supérieures et homosexuel, il avait fui Reims et sa famille, un père ouvrier homophobe, une mère femme de ménage, des frères en rupture scolaire. Il est venu à Paris faire des études supérieures, a rompu avec cet ethos ouvrier et a appris les codes culturels des intellectuels parisiens. La mort de son père, qu’il dit n’avoir jamais aimé, lui fait prendre conscience qu’il a facilement pu parler de sa honte homosexuelle mais beaucoup moins de sa honte sociale et que, comme bon nombre d’intellectuels, il s’était mis à exalter la classe ouvrière pour mieux s’éloigner des ouvriers réels. Une question le hante aussi : comment cette famille, qui dans son enfance votait communiste et pour qui le monde se divisait entre les ouvriers et les patrons qui les exploitaient, en est elle venue à voter Front National, opposant désormais le « nous », les Français et les « autres » les étrangers ?

Théâtre : retour à reims

Thomas Ostermeier, directeur artistique de la Schaubühne de Berlin, artiste associé au Festival d’Avignon en 2004 et invité de toutes les grandes cènes internationales, a trouvé dans le texte de Didier Eribon ce mélange d’intime et d’Histoire qu’il affectionne et un écho de ses propres préoccupations sur la montée des populismes en Europe. Il s’est interrogé sur la façon de mettre cela en scène au théâtre. Il a accompagné et filmé Didier Eribon sur les traces de son adolescence à Reims et dans une rencontre avec sa mère. Sur la scène une actrice (Irène Jacob) enregistre le texte qui va accompagner les images du film qui s’affichent derrière elle sur grand écran, tandis que dans la cabine d’enregistrement s’affairent le réalisateur du film, Cédric Eeckhout, et le preneur de son, le rappeur et slameur Blade Mc Alimbaye. La première partie de la pièce s’attache davantage à l’intime et au subjectif, la honte d’être homosexuel dans une famille homophobe et la difficulté du choix d’un parcours intellectuel à l’opposé des valeurs familiales hostiles à la prolongation de la scolarité jusqu’à seize ans. Accompagnée par la belle voix d’Irène Jacob, la caméra s’attarde sur les cités construites après guerre pour abriter les familles nombreuses et qui se sont depuis beaucoup dégradées, sur les visages marqués d’ouvriers usés précocement par le travail, sur les manifestations ouvrières du Parti (sous-entendu communiste, point n’était besoin de le préciser) dans les années 50 et 60 et sur les rares lieux de drague homosexuelle, dans une petite ville où tout se sait.

Brusquement la comédienne s’interroge sur son texte, sur le rapport du texte à l’image, sur les coupes faites par le réalisateur et quelques images des Gilets Jaunes rappellent que ce sont des questions qu’ils ont soulevées. Ce sont les interrogations de Thomas Ostermeier qui vont alimenter la seconde partie. Elle démarre en donnant la parole à Blade Mc Alimbaye qui se lance dans un rap vibrant, Bâtard du terroir . Sur l’écran défilent des images de mai 68, de l’élection de Mitterrand, du succès des thèses libérales partout dans le monde, de la dérive des socialistes en Europe vers une social-démocratie très libérale. Les ouvriers ont disparu de la scène publique et on ne parle plus de rapports de classes mais du « vivre ensemble ». La coupure Droite-Gauche n’aurait plus aucune pertinence et sur les murs s’affichent le FN et le visage de Marine Le Pen. Les interrogations de Thomas Ostermeier rejoignent même l’universel en donnant la parole au preneur de son, qui évoque dans un moment plein d’émotion, entouré par le réalisateur et l’actrice, son grand- père tirailleur sénégalais et la façon dont la France les a honteusement traités après la guerre, faisant tirer à Thiaroye sur ceux qui ne réclamaient que le paiement de leur solde. Une autre forme de misère sociale.

Bien sûr ni le théâtre ni un film ne peuvent changer les choses, mais au moins comme le dit Thomas Ostermeier, par la voix du réalisateur, « cela permet de questionner avant qu’il ne soit trop tard ». Courez voir la pièce et emmenez-y vos élèves. Ceux qui étaient dans la salle ont adoré !

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h

Théâtre de La Ville-Espace Cardin

1 avenue Gabriel, 75008 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

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