Actualité théâtrale

Jusqu’au 24 mai au Théâtre Les Déchargeurs, partenaire Réduc’Snes

« Riviera », d’Emmanuel Robert-Espalieu Mise en scène Gérard Gélas

Icône de la chanson réaliste après la première guerre, Fréhel était née dans un milieu populaire, père invalide et mère mi-concierge mi-prostituée. Sa vie coïncidait avec ce qu’elle chantait : mariée très jeune, un enfant mort en bas âge, un mari qui l’abandonne, un succès rapide qui s’accompagne de nuits sans fin en compagnie de princes ou de boxeurs, de nuits où elle plonge dans l’alcool et la drogue. Elle tombe éperdument amoureuse de Maurice Chevalier, qui la quitte pour Mistinguett, et c’est la dégringolade. Elle était belle, elle s’empâte, les taudis succèdent aux palais et, en dépit d’un retour sur scène et au cinéma dans les années 30, elle meurt pauvre et seule dans un hôtel de passe de Pigalle en 1951.

Gérard Gélas, le fondateur du théâtre du Chêne noir en Avignon, a mis en scène ce texte écrit par Emmanuel Robert-Espalieu, qui avait été hypnotisé par la voix de Fréhel et par cette vie qui l’avait menée de la célébrité à la déchéance. On est dans une modeste chambre d’hôtel avec son paravent et son canapé, mais le rêve est là, celui de Fréhel qui voit chaque nuit celui qu’elle attend, Maurice Chevalier. Il est là dans l’ombre avec son costume clair et son canotier, elle est prête, sa valise est faite. Il peut, comme il le lui a promis dans une carte postale qu’elle a pieusement conservée, l’emmener sur la Riviera, au bord de cette mer, dont le bruit des vagues rythme le passage d’une scène à l’autre. Gérard Gélas recrée avec délicatesse ce monde, mais surtout il a choisi Myriam Boyer pour incarner Fréhel. Tantôt en robe noire démodée et écharpe de vison mitée, tantôt en blouse à fleurs et en charentaises, elle parle à Paulo, son poisson rouge et à Maurice qu’elle n’a cessé d’aimer. Une jeune fille vient la voir, elle veut chanter et Fréhel lui parle de la façon de susciter l’émotion du spectateur en le regardant, en « laissant parler son cœur et son ventre » et en mettant sa vie en jeu dans ce qu’elle chante. Avec beaucoup de finesse, de sa voix un peu enfantine, Myriam Boyer campe une Fréhel fragile, brisée par l’amour des hommes qui n’ont pas su rester. Elle parle, elle chante aussi, sans pathos, des bribes de ces chansons qui ont fait la gloire de Fréhel : Où sont-ils donc, la java bleue, où sont tous mes amants . Elle évoque le bonheur enfui, l’abandon, la solitude mais aussi les dernières pulsions de vie avec ces rêves auxquels la chanteuse refuse de renoncer. Myriam Boyer incarne avec sobriété et beaucoup de talent cette artiste entraînée dans un mécanisme implacable d’autodestruction. Elle est bouleversante.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 21h15

Théâtre Les Déchargeurs

3 rue des déchargeurs, 75001 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 42 36 00 50

www.lesdechargeurs.fr

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Une des dernières soirées de carnaval »
    Goldoni écrit cette pièce alors qu’il s’est décidé à quitter Venise, sa ville qu’il aime tant et qui l’a tant inspiré. Il est lassé de la guerre d’usure que mènent ceux qui, à la suite du Comte Gozzi,... Lire la suite (11 novembre)
  • « Une bête ordinaire »
    Elle a sept ans et demi, des seins comme des clémentines et l’impression qu’une bête sauvage lui crève le ventre. Elle a fait du garage à vélo de l’école sa cabane et y invite des petits garçons à toucher... Lire la suite (8 novembre)
  • « Le présent qui déborde »
    Après Ithaque , Christiane Jatahy continue à voyager dans l’Odyssée pour y trouver ce que ce poème vieux de 3000 ans nous dit du monde où nous vivons. Nous avions été peu convaincus par Ithaque où... Lire la suite (7 novembre)
  • « Tigrane »
    Tigrane disparaît un jour. On ne retrouve sur la plage que son skate et une bombe de peinture. Dans notre pays où l’école ne réussit pas à assurer une véritable égalité des chances, Tigrane semblait mal... Lire la suite (6 novembre)
  • « Place »
    De Place , couronnée par le prix du jury et le prix des lycéens au festival Impatience 2018, Tamara Al Saadi, son auteur dit : « la pièce est née de la nécessité de parler de ce sentiment qu’éprouvent... Lire la suite (6 novembre)