Actualité théâtrale

Jusqu’au 19 avril à La Croisée des Chemins

« Sang négrier »

Dans les rues de Saint-Malo, l’ancien Capitaine en second d’un navire négrier se souvient. Alors que son bateau se préparait à quitter le port de Gorée avec sa cargaison de bois d’ébène, le Capitaine mourut. Il prit alors la direction du navire mais au lieu de partir vers les Amériques, il résolut de rapporter le corps du Capitaine à sa veuve. Tandis que tous étaient occupés par les obsèques, cinq esclaves parvinrent à s’échapper. La population se lança alors avec joie dans une véritable battue à travers la ville, pour les rattraper et les lyncher. Seul un demeura introuvable, mais des doigts accusateurs commencèrent à apparaître cloués sur les portes de la ville. Est-ce la terreur de ces doigts ou la hantise d’être considéré par la ville comme celui qui avait déchaîné cette folie meurtrière qui a poussé le capitaine vers la démence et la fuite ?

Théâtre : Sang négrier

Khadija El Mahdi s’est emparée de ce texte extrait de La nuit mozambique de Laurent Gaudé. Deux souvenirs personnels l’y ont poussée. Elle s’est souvenue de ses vacances enfantines en Algérie où, dans la maison de ses grands-parents, s’activait une servante noire, taillable et corvéable à merci, portant le même prénom qu’elle. Lui est aussi revenu en mémoire le récit d’un appelé, durant la guerre d’Algérie, lui racontant le meurtre d’un bébé lors d’une « corvée de bois » et avouant soudain qu’il était l’auteur de cet acte barbare. Le texte de Laurent Gaudé l’a ramené à cette question : comment peut-on reconnaître sa propre barbarie ? Depuis sa formation la metteure en scène s’intéressait aux masques. Le masque peut surgir quand on ne l’attend pas et montrer une autre face de l’homme. À celle du personnage hanté par le souvenir de cette nuit barbare, rendu fou par ce qu’il a vu et fait, se substitue le masque de bois avec sa grande balafre rouge, imaginé par Etienne Champion, porteur d’une violence bestiale, d’une énergie de peur et de haine. Stefano Perocco di Meduna a placé le personnage au milieu de palettes de bois, moderne écho du transport de marchandises que fut la traite. Elles deviennent coque d’un navire disloqué prêt à sombrer, comme la raison du Capitaine, ou prennent des allures de prison. Les lumières se resserrent sur le capitaine, soulignant la dimension fantastique du récit tout comme l’ombre des doigts pointés sur lui au début. Bruno Bernardin incarne ce Capitaine. Il en dit les contradictions, le regret d’avoir choisi de revenir à Saint-Malo pour rapporter le corps du Capitaine au lieu de le livrer à la mer et la folie qui l’a emporté face à la fuite des esclaves. Le regard halluciné, fou, il dit la morsure des souvenirs que l’on ne peut effacer et appelle la mort qui ne vient pas. Marqué à jamais par la barbarie qu’il a laissée se déchaîner en lui son regard nous poursuit comme un écho à notre propre part d’ombre.

Micheline Rousselet

Tous les jeudis à 19h30

Théâtre La Croisée des Chemins

43 rue Mathurin Régnier, 75015 Paris

Réservations : 01 42 19 93 63

Se réclamer du Snes et de cet article : demande de partenariat Réduc’snes en cours

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « La vie de Galilée »
    La pièce, écrite par Brecht en 1938 et retravaillée jusqu’aux années 50, suit la vie de Galilée astronome, mathématicien et physicien italien du XVIIème siècle. Toujours avide de mettre au point de... Lire la suite (17 juin)
  • « Mary said what she said »
    Robert Wilson a offert le trône de Marie Stuart à Isabelle Huppert, une comédienne avec laquelle il se sent beaucoup d’affinités car elle comprend ce qu’il veut faire sans avoir besoin de beaucoup... Lire la suite (15 juin)
  • « Huckleberry Finn »
    Ce roman est considéré comme le chef d’œuvre de Mark Twain. L’histoire, qui se situe dans les années 1850 avant la guerre de sécession, est celle de Huckleberry Finn , un gamin si maltraité par son père... Lire la suite (7 juin)
  • L’école des femmes en accès libre sur internet
    Le spectacle L’école des femmes crée à l’Odéon en novembre 2018 avec une mise en scène de Stéphane Braunschweig est disponible en accès libre sur le site internet du théâtre et sur la plateforme Vimeo... Lire la suite (7 juin)
  • « Le champ des possibles »
    Après ses deux premiers spectacles ( La banane américaine, consacré à l’enfance et Pour que tu m’aimes encore, à l’adolescence), qui ont connu un joli succès, Élise Noiraud se consacre, avec ce nouvel... Lire la suite (6 juin)