Textes de réflexion

Savoirs et pratiques documentaires : avancées ou impasse ? Argos 27, avril 2001

La démarche d’information n’est pas une fin en soi. Est-ce pour cette raison que le législateur a l’habitude d’ignorer les objectifs d’une formation des élèves à l’information ?

Nous remercions la revue Argos du CRDP de Créteil [1] pour son autorisation de publication.

Les nouveaux dispositifs, TPE, Travaux Croisés, PPCP, présentés comme une rénovation pédagogique laissent toujours dans l’ombre cette formation. Malgré tout l’intérêt qu’ils présentent, ils ne facilitent pas une meilleure mise en place de situations d’apprentissages documentaires. La formation à l’information est encore une fois réduite à une aide méthodologique. Des avancées qui conduisent à une impasse.

Ce que révèlent les nouveaux dispositifs : des résistances fortes vis à vis de la prise en compte des objectifs d’une formation des élèves à la maîtrise de l’information.

Le BO n°3 du 20 janvier 2000 présentent les TPE comme une « innovation pédagogique forte ». Les Travaux Croisés supposent eux aussi une nouvelle approche des champs de la connaissance. Très favorables à ce changement d’orientation dans l’acquisition du savoir, nous y avons vu peut-être trop rapidement une volonté du législateur de développer de nouvelles compétences documentaires et informationnelles.

Or, les textes officiels restent silencieux sur ce point. Si certains d’entre eux évoquent la nécessaire participation de l’enseignant-documentaliste ou mentionnent des activités de recherche documentaire, aucun ne met en avant la formation à l’information. Doit-on voir un lien entre cette absence et la présence d’un texte confiant aux aides éducateurs des lycées, personnel non qualifié, non formé, une activité d’accompagnement libellée ainsi « vers l’apprentissage de l’autonomie : l’aide à la recherche documentaire. » Assurément il y a là une vision réductrice de la recherche documentaire vue au mieux comme une « vertu instrumentale ». Cette conception est un obstacle à la compréhension de la complexité des pratiques documentaires.

Au niveau des établissements scolaires, l’organisation des TPE ou des Parcours Diversifiés de toute évidence ne prend pas non plus appui sur les contraintes liées aux apprentissages documentaires puisque plusieurs classes sont envoyées au CDI dans le même créneau horaire. Que dire lorsque les collègues exerçant en lycée font état de 60 élèves, voire plus, arrivant ensemble au CDI ? Cette situation, bien connue des documentalistes de collège [2], a donc été reproduite pour les TPE. Le seul aménagement apporté à ces embouteillages a été de préconiser une délocalisation de la documentation. C’est un véritable déni de notre fonction enseignante.
Il est difficile dans ce cas de parler de dispositifs favorables aux pratiques documentaires.

La construction de savoirs disciplinaires en dehors de la classe peut-elle se faire avec un bagage minimal de savoirs documentaires ?

Trop souvent désignés comme techniques ou « simple » méthodologie, les savoirs documentaires sont pourtant la condition de l’appropriation de savoirs disciplinaires dans une démarche de recherche. Limiter le rôle pédagogique de l’enseignant-documentaliste revient à limiter l’efficacité des pratiques documentaires dans la construction des savoirs et en conséquence à limiter l’efficacité d’une pédagogie innovante. Les réflexions sur les pratiques documentaires des élèves sont donc liées aux interrogations sur la place accordée aux enseignants-documentalistes. Il serait réducteur de voir là un simple réflexe corporatiste et le détournement d’une problématique au profit d’une autre. L’une ne va pas sans l’autre même si, comme il est habituel de le préciser, les compétences informationnelles sont des compétences transversales, toujours à contextualiser, même si les programmes de toutes les disciplines incitent chaque enseignant à mettre en place des activités de recherche documentaire.

Mais cette transversalité signifie-t-elle transparence ? Ce que pourrait donner à penser l’absence totale d’un texte officiel énonçant les compétences documentaires attendues des élèves.
Cette réticence à prendre en compte le rôle pédagogique de l’enseignant-documentaliste est bien un des problèmes non résolus dans la mise en place de ces dispositifs. Il est remarquable de voir le consensus se faire sur les difficultés matérielles - certes bien réelles - et le silence assourdissant sur l’objet même des apprentissages documentaires (en dehors des observations des documentalistes eux-mêmes engagés dans les expérimentations, des universitaires liés à la profession ou d’une partie de l’Inspection Vie Scolaire ? [3].

Quels sont les constats des enseignants disciplinaires engagés dans les TPE, un des dispositifs particulièrement centré sur des activités de recherche documentaire ? La réflexion la plus courante est que les TPE sont chronophages et trop ambitieux. Mais il n’est pas étonnant que les TPE se transforment en montagne à gravir pour les élèves de 1ère car aucun enseignement progressif du traitement de l’information ne peut être fait efficacement en amont. En dehors de l’initiation faite en 6ème, un certain nombre d’élèves sort du collège sans avoir eu d’activités de recherche dans leur cursus et surtout lorsque les collaborations entre enseignants ont pu avoir lieu ce sont souvent les mêmes objectifs documentaires qui sont mis en place faute de pouvoir bâtir un enseignement dans la durée. D’où le constat sans détours dressé par les documentalistes en lycée [4] devant « l’illettrisme documentaire » des élèves.

S’il est un autre indice de la minoration de l’enseignement d’une formation à l’information dans les TPE, c’est bien la reprise du modèle des étapes de recherche. Pourtant nous savons sur le terrain qu’elles sont très difficiles à mettre en place parce que trop schématiques [5]. Chaque étape de la recherche suppose l’acquisition de notions et de concepts qui appartiennent au domaine de l’information-documentation. L’accès à la connaissance à partir d’une documentation ne peut se faire simplement à l’aide d’une méthode proposant des opérations qui s’enchaînent bien sur le papier mais qui ne permettent pas aux élèves de venir à bout de la difficulté de la tâche demandée. Pour eux cela se traduit par une perte de temps et un découragement constaté par nombre d’entre nous au collège ou au lycée.

Le référentiel de la Fadben a été la réponse pour mettre en place une formation qui prenne en compte la complexité des savoirs et savoir-faire documentaires.

Demeure néanmoins la difficulté de pouvoir mettre en place cette progression et l’étendue des notions proposées par ce référentiel. Bref le problème reste entier et la plupart des documentalistes s’appuient toujours, par défaut, sur une didactique documentaire basée sur les étapes de la recherche. Les nouveaux dispositifs ne dérogent pas à la règle.

On peut également penser que nos collègues disciplinaires trouveraient un intérêt plus grand à ces nouveaux dispositifs si les élèves n’avaient pas tout à apprendre « d’un seul coup » de la médiation documentaire. Il serait abusif d’attribuer au seul « conservatisme pédagogique » des enseignants les réticences à ces situations d’apprentissage hors classe.

La pierre d’achoppement : reconnaître le rôle pédagogique de l’enseignant-documentaliste c’est reconnaître une nouvelle discipline d’enseignement.

Au sein même de la profession des enseignants-documentalistes, les tensions autour de cette notion de discipline restent vives. Certes la crainte de devenir un professeur de documentation, ce Mr. Hyde qui hantait la profession, ce monstre pédagogique qui va apprendre aux élèves le catalogage, s’estompe&Mais si, aujourd’hui, certains d’entre nous redoutent la dérive vers un enseignement traditionnel, devons-nous pour autant nous contenter de la faible audience de notre enseignement ? Combien de séances mettons-nous en place dans l’année ? Combien d’élèves et combien de notions abordées ? Ne faudrait-il pas par exemple, centrer les activités de formation sur l’acquisition de telle ou telle notion tout au long du collège avant de lancer les élèves dans des recherches documentaires à tout moment de leur cursus ? Il est temps de faire un bilan sincère de nos actions.

Il serait également judicieux de nous interroger sur la façon de nommer nos pratiques. Nous utilisons couramment le terme « partenariat » apparu au début des années 90 pour qualifier la collaboration avec nos collègues dit « disciplinaires ». Ce terme n’est jamais repris par nos collègues disciplinaires car il ne fait pas sens pour eux. Parler de partenariat alors que nos partenaires ne conçoivent pas ainsi le travail en équipe mérite réflexion. Habituellement, établir un partenariat, c’est faire appel à un organisme ou un intervenant extérieur à l’établissement. Pour nous, enseignants-documentalistes, n’est-ce pas une façon de nous tenir à l’écart et de ne pas nommer interdisciplinarité ce travail en équipe avec les collègues « disciplinaires » ? Et si parler de travail en partenariat conduisait à éviter de penser la documentation en terme de discipline ?

Les contradictions ne manquent pas dès qu’il s’agit du lien information-documentation et formation. Mais il est certain que l’image de l’enseignant médiateur, accompagnateur dans la construction des savoirs, a toujours été celle des enseignants-documentalistes et ce n’est pas la constitution de la documentation en discipline information-documentation qui nous mènera à un enseignement frontal. On se demande donc pourquoi, dans les instructions officielles les pratiques d’information-documentation des élèves ne parviennent pas à sortir de l’impasse.

Nicole Boubée, Professeure-Documentaliste Collège Stendhal - Toulouse

P.-S.

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documentalistes@snes.edu

Notes

[1Argos revue éditée par le CRDP de l’académie de Créteil
CRDP : 7, rue Roland-Martin 94500 CHAMPIGNY.
Vous pouvez consulter un article présentant cette revue sur ce site
ou consulter le site.

[2Pour mémoire, tous les élèves du niveau 5ème ont Parcours Diversifiés aux mêmes heures. Les Travaux Croisés devraient fonctionner avec une classe entière et non avec un groupe d’élèves issus de classes différentes. Peut-être cela apportera-t-il une amélioration bien que l’exemple des TPE ne nous rende pas optimistes.

[3Noël Ugen, L’apprentissage dans un TPE : la dimension du traitement de l’information. . 07/02/01. Annette Béguin . A propos des TPE en lycée Réflexion sur le rôle des documentalistes. Intercdi, sep-oct 2000, n°167.
Information et documentation en milieu scolaire. Groupe de travail sous la responsabilité de Guy Pouzard, Inspecteur Général. 24/01/01.

[4Entendu la dernière fois en décembre 2000, lors d’une réunion de documentalistes dans l’académie de Toulouse

[5Jean-Louis Charbonnier, Les "apprentissages documentaires" et la didactisation des sciences de l’information. Spirales, 1997, n°19, p.45-59

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