Amérique Latine

Solidarité sur l’Oyapock face à l’épidémie et à l’impéritie des politiques libérales

Sur la frontière guyano-brésilienne, durement touchée par l’épidémie de covid-19, des solidarités émergent et l’action syndicale est à l’origine d’un mouvement d’aide aux populations souvent livrées à elles-mêmes.

La naissance d’un mouvement de solidarité transfrontalière  

Un front de solidarité, regroupant des syndicats et des associations guyanaises et brésiliennes aussi diverses que la FSU, Sud Education, Comunidade Kuwano, Jeunesses autochtones de Guyane et les syndicats brésiliens Sindufap, Sincotrap, Sinjap, s’est constitué pour apporter une aide aux populations de l’Oyapock durement touchées par la covid-19 des deux côtés de la frontière. Ce front a obtenu le soutien du député français Gabriel Serville, du sénateur brésilien Randolfe Rodrigues et du député de l’État de l’Amapa Jory Oeiras.
Par des visioconférences, des interventions dans les media, - car les réunions publiques et manifestations restent interdites et dangereuses en raison de l’épidémie - , les participants ont pu mobiliser l’opinion publique des deux côtés de la frontière.
Selon Gabriel Serville « la nature de la crise sanitaire, sa gravité appelle de notre part la nécessité absolue d’une action commune », il ajoute que le préfet de Guyane avait été averti par lui-même de la gravité de la crise dès le mois de février car « l’Oyapock dans lequel certains voient uniquement une frontière, nous le voyons nous comme un bassin de vie dans lequel Guyanais et Brésiliens ont l’habitude de vivre en bon voisinage ». Mais ni le gouvernement français ni le gouvernement brésilien n’ont prêté beaucoup d’attention à la région amazonienne de mars à mai. « Face aux appels nationalistes à l’unité nationale , nous répondons par l’appel à la solidarité » déclare Samuel Tracol, un militant du SNESUP à l’origine, avec d’autres militants, de ce mouvement de solidarité.

Visioconférence des partenaires du front de solidarité du 9 juin 2020

Les difficultés des étudiants et des élèves

De part et d’autre de la frontière, les établissements scolaires ont fermé et les équipements manquent, ainsi que parfois même l’électricité pour assurer une « continuité pédagogique ». Sur l’Oyapock où vivent différentes communautés autochtones, écoliers et étudiants sont maintenant, et sans doute pour longtemps encore, livrés à eux-mêmes. En Guyane comme au Brésil, la réouverture des écoles n’est pas envisagée avant septembre, voire octobre 2020.

Les étudiants de la petite ville brésilienne d’Oiapoque comptent parmi les plus démunis, soit qu’ils aient été contraints de rentrer dans leur village, soit qu’ils aient tenté de survivre comme ils le pouvaient en ville, en l’absence de cours, de cantine. En témoigne la jeune Keila Felicio Iaparrá, du peuple autochtone palikur : 
« J’ai 20 ans, j’habite dans le village de Kumenê, j’habite normalement dans la ville d’Oiapoque durant l’année universitaire car je suis en année de licence. Aujourd’hui, je reste au village pour m’isoler. J’ai dû arrêter les activités que je faisais à l’Université. Ces derniers jours, je n’ai pas pu étudier. Nous n’avons ni Internet ni électricité 24 heures sur 24, il est donc très difficile de communiquer avec ma tutrice. L’internet dans le village, quand il pleut, ne fonctionne pas et, comme il pleut tous les jours…. Lorsque internet fonctionne, nous ne pouvons y accéder qu’à l’école du village, où de nombreuses personnes viennent parler aux membres de leur famille qui vivent loin. Je suis allé travailler sur l’abattis et j’ai aidé ma famille à faire de la farine de manioc, car nous ne pouvons pas nous en passer. Il a été difficile d’aller en ville pour retirer de l’argent pour faire les courses, il faut faire de la farine pour ne pas manquer. Je crains que cette maladie n’arrive ici, où le centre de santé n’a pas d’équipements appropriés et il n’y a aucun moyen de savoir si elle est déjà parmi nous, car il n’y a aucun test disponible en cas de suspicion. Ça me manque de ne pouvoir aller en ville et d’être libre. Ici même, au village, j’ai peur d’attraper cette maladie. L’université me manque, je manque de soutien, de motivation et de la complicité de mes camarades d’université, je voudrais les revoir. »

Keila Felicio Iaparra, étudiante de l’université d’Oiapoque

Des actions de solidarité très concrètes et des perspectives à plus long terme

Les actions de solidarité ont commencé début juin. Une équipe de médecins français est venu à Oiapoque pour évaluer les besoins de son hôpital, après un appel à l’aide de la maire de cette ville brésilienne aux autorités guyanaises. Par la suite l’ARS de Guyane a acheminé des équipements de protection pour les soignants brésiliens.
Sidney Lobato, secrétaire régional du Sindufap se réjouit que « l’université de Guyane ait déjà promis une aide à la région d’Oiapoque, ville et villages alentours, et demandé que soit dressé une liste des produits de première nécessité et des médicaments qui manquent ». Le 16 juin dernier, avec l’aide de l’université de Guyane, la FSU et Sud Éducation ont collecté des produits alimentaires, des désinfectants, du savon et des masques à destination des étudiants brésiliens de l’Amapa, des produits qui seront acheminés par la préfecture de Guyane vers la ville brésilienne d’Oiapoque.

Les militants de la FSU et de SUD-Education rassemblent des produits alimentaires à destination des étudiants d’Oiapoque, à Cayenne, le 16 juin 2020

Le front de solidarité réclame la création immédiate d’un hôpital de campagne sur l’Oyapock, un peu sur le modèle de l’hôpital militaire qui fut implanté à Mulhouse au début de l’épidémie en métropole. A plus longue échéance, le front de solidarité entend œuvrer pour la création d’un hôpital international à Oiapoque, côté brésilien, et d’une cité internationale scolaire à Saint-Georges, côté guyanais. Le besoin en services publics adaptés est criant dans cette zone mal desservie et quelque peu délaissée par les pouvoirs publics.

Plus largement, la crise sanitaire a mis en relief les échecs de la gestion libérale, qu’il s’agisse d’un libéralisme qui se masque derrière la respectabilité républicaine côté français, ou du libéralisme tapageur et effréné de l’actuel gouvernement brésilien. Dans les deux cas, la santé et l’éducation sont les parents pauvres de l’investissement public.

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