Autour du Jazz

Sonny Rollins, l’inclassable new-yorkais Volume 2 de la collection Quintessence consacrée à Sonny Rollins pour les années 1957-1962

Walter Theodor – pour l’état civil – Rollins est l’une des incarnations du jazz. Ses méandres, ses oxymores, un moderne/traditionnel, ses retournements, sa volonté de vouloir toujours être ailleurs dissimulent sans doute, comme Alain Gerber le laisse entendre dans son essai « Un ailleurs où aller » - qui ouvre le livret du volume 2 -, un manque de confiance en soi comme la nécessité de ne pas se laisser embaumer, enfermer dans une case. Il aurait pu refaire, sa vie durant, les improvisations de l’album « Saxophone Colossus » dont ce « Blue Seven » contenu dans le volume 1 de cette collection « Quintessence » dirigée par Alain Gerber et enregistré le 22 juin 1956 pour le label Prestige. Il refusa pour continuer à vivre et à créer. A surprendre. Pour ce faire, il se tourna le dos.

Jazz : Sonny Rollins

Les qualificatifs de « libertaire », « anarchiste », « individualiste » lui vont bien sans le définir totalement. Il navigue entre les styles, entre les écoles, les frôlant pour en faire un peu de son miel et continuer à aller voir ailleurs s’il y est. Un monomaniaque du saxophone comme son ami, présenté comme son rival, John Coltrane ou, plus lointainement Bix Beiderbecke. Il s’inspire de Coleman Hawkins autre grand navigateur. Il est aussi né à New York le 7 septembre 1930 et a grandi à Harlem. Une sorte de marque indélébile. Les bruits de la Ville qui ne dort jamais le structureront.

Un concert de Rollins, c’est un moment de délivrance mêlée à la possibilité de se laisser dériver, léviter vers d’autres cieux, d’autres contrées. Une expérience à nulle autre semblable. Qu’il faut faire. Même aujourd’hui. A 85 ans passés, il peut arriver à ce qu’il faut bien qualifier de miracle. Coltrane avait aussi cette faculté comme Steve Lacy et quelques autres.

Le studio, c’est vrai, ne lui rend pas totalement hommage.

La sélection proposée par Alain Gerber et Alain Tercinet pour ce volume qui couvrent de curieuses années faites de chefs d’œuvre – il faut bien utiliser le terme – et d’absences pour hausser son niveau de technicité mais aussi rompre avec « le singe sur le dos » - la drogue, l’héroïne - qui l’envoya à Rickers, le pénitencier et à Lexington pour une désintoxication.

Fin 1957, en novembre, c’est l’engagement au Village Vanguard enregistré par Blue Note. Avec Elvin Jones à la batterie – pas encore le compagnon de Coltrane mais déjà sa puissance et son originalité sont présentes – et Wilbur Ware à la contrebasse pour des improvisations d’une modernité époustouflante. Il se passe quelque chose qui, aujourd’hui encore et pour longtemps, submerge l’auditeur. Le lendemain il enregistre sagement la « Symphonie pathétique » de Tchaïkovski pour se lancer dans la « Freedom suite » à la gloire des Africains exilés de force dans ces États-Unis qui continuent à les rejeter, créateurs de la culture américaine via le jazz et le blues. Cette liberté c’est aussi la sienne, liberté esthétique dans une société qui refuse toute liberté. Elle a dérouté. Trop de questions contenues dans la création de ce trio, Oscar Pettitford à la contrebasse et Max Roach à la batterie y participant pleinement. Une grande œuvre. Qui aura des lendemains par l’intermédiaire de Max Roach.

Avant de partir se réfugier sur le Williamsburg Bridge, un pont qui relie Brooklyn aux autres quartiers de New York, en compagnie quelque fois de Steve Lacy, pour tester le son du saxophone ténor et répéter sans entendre les voisins, il dirige les « Contemporary Leaders », des musiciens de la côte Ouest familiers du label de Lester Koenig. Une réussite et une curiosité.

L’année 1962 le fera revenir dans les studios et sur la scène. Parce qu’il est Rollins, son absence a interrogé. Le mystère dont il s’entoure lui a fait de la publicité. RCA lui donne toute latitude. Ce sera ce nouveau chef d’œuvre « The Bridge » qui contient, mis à part le titre éponyme, un « God Bless the Child » un hommage déchirant à Billie Holiday. 1962 sera une année chargée. Rencontre avec Don Cherry et Billy Higgins, soit la moitié du quartet d’Ornette Coleman. Une conversion au free jazz ? La suite nous prouva que non…

Tellement occupée qu’il se retirera de nouveau. Pour étudier la philosophie de l’Inde…

Nicolas Béniès.

« Sonny Rollins, volume 2, New York – Lenox – Los Angeles, 1957 – 1962 », Collection The Quintessence/Frémeaux et associés, choix et présentation de Alain Gerber et Alain Tercinet.

Autres articles de la rubrique Autour du Jazz

  • « Rhapsodie », Gaëtan Nicot Quartet
    Les pianistes d’aujourd’hui sont soumis à des vents d’influence qui soufflent follement. Difficile de les ignorer. Tempêtes, orages que sont Bill Evans et Keith Jarrett en particulier ou les... Lire la suite (9 janvier)
  • « Intermezzo »
    Sarah Lancman avait défrayé la chronique avec un premier album. « Intermezzo », un titre adapté au deuxième album qu’elle signe, est une rencontre avec le pianiste Giovanni Mirabassi pour un répertoire... Lire la suite (8 janvier)
  • « Les disques de la Victoire, American Army V-Discs 1943-49 »
    Le 75e anniversaire du débarquement a suscité une débauche de manifestations pour glorifier la Libération. La musique a été oubliée de même qu’un travail de mémoire pourtant toujours utile. Plutôt que de... Lire la suite (Décembre 2019)
  •  Woody Herman, New York, Hollywood, Monterey
    La collection « Quintessence » dirigée par Alain Gerber (Frémeaux et associés) fait toujours la preuve d’un choix affiné dans la présentation d’un artiste partie prenante des mondes du jazz. La... Lire la suite (Décembre 2019)
  • Thomas Mayeras trio « Don’t Mention It »
    Un trio piano, Thomas Mayeras, contrebasse, Nicola Sabato – digne représentant de ses aînés, Ray Brown en particulier -, batterie, Germain Cornet – héritier du batteur Charles « Lolo » Bellonzi -, du... Lire la suite (Décembre 2019)