Autour du Jazz

Rencontre amicale et jouissive.

« Soundprints », Joe Lovano & Dave Douglas

Apparemment ils sont deux. Un trompettiste, Dave Douglas et un saxophoniste ténor, Joe Lovano. Ils représentent une grande partie du jazz moderne, de celui qui ne refuse pas le legs du free jazz, non seulement de Coltrane mais aussi d’Albert Ayler, d’Ornette Coleman et de beaucoup d’autres. De ces révolté(e)s qui voyait les transformations démocratiques et sociales à leur porte, midi à 14h. Des utopistes fous capables de transporter des foules de jeunes gens et de jeunes filles vers d’autres planètes plus sûrement que les deux astronautes mettant un pied sur la lune.

Ces deux là en fait sont trois. Pour commencer. Dans l’ombre se détache un grand compositeur de notre temps, Wayne Shorter. Celui notamment du quintet de Miles Davis de 1965 à 1968 composé de Herbie Hancock au piano, Ron Carter à la contrebasse et Tony Williams à la batterie, capable de toutes les audaces et de toutes les transgressions. Un quintet sans suite, sans descendants. Sauf Wayne. Qui sait aussi, comme les deux autres, faire fructifier l’héritage libertaire de ces années 1960.

Une rencontre nécessaire en quelque sorte. Le titre de cet album Blue Note renvoie visiblement à cet assemblage, « Soundprints », référence à la composition de Wayne Shorter tout en glissements progressifs de la mémoire du jazz, « Footprints », empreintes. Cette association de grands malfaiteurs s’est réalisée au festival de Monterey où cet album a été enregistré le 21 septembre 2013, soit le premier jour de l’automne, une saison propice aux feuilles mortes et aux souvenirs qui se ramassent à la pelle.
Jazz : Soundprints
Une musique à la fois remplie de mémoire, joyeuse, libre et démocratique. Chaque participant(e) y prend toute sa place. Le jeune pianiste – si j’en crois les photos et une vidéo sur le net – Lawrence Fields mêle toutes les influences à commencer par celle de Monk et ses suiveurs tout en faisant preuve d’une éclatante virtuosité qui tourne les regards vers Keith Jarrett comme idole obligée tandis que la jeune contrebassiste Linda Oh connaît l’essentiel de la pulsation du jazz. Le tout couronné par un batteur – élément essentiel de la réussite -, Joey Baron, qui s’en donne à cœur joie et s’adapte à cette musique.

Une musique de notre temps de deux voyageurs infatigables des mondes du jazz. Ils savent faire entrer dans la modernité. Métriques bizarres, contre-chants comme autant de questions/réponses dans la grande tradition du blues et du gospel et même des questions sans réponses, une musique ouverte, une vraie musique de notre temps. Qui sait aussi manier l’ironie, l’humour comme cette composition de Lovano, « Weatherman » en hommage sans doute à Wayne mais aussi au fondateur de Weather Report, Joe Zawinul. Pour dire l’étiage des mémoires sollicitées pour construire un début de mémoire du futur. A ne pas rater.

Nicolas Béniès.

« Soundprints », Joe Lovano & Dave Douglas, Blue Note (Universal).

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