Actualité théâtrale

Au Théâtre du Rond-Point, partenaire Réduc’ Snes, jusqu’au 9 mars 2013

"Souterrainblues" , puis "La femme gauchère" d’après Peter Handke Adaptation et mise en scène de Christophe Perton.

La femme gauchère

Le spectacle qu’on peut voir en ce moment, à 21h, sur le plateau de la salle Tardieu du Théâtre du Rond-Point n’est pas désagréable à regarder.

Marianne, une jeune femme qui vit heureuse entre Bruno, son mari aimant et Stéphane, son petit garçon d’une dizaine d’années, prie un jour son époux de la laisser seule, sans que rien ne l’ait annoncé, peut-être pour quelque temps, peut-être pour toujours, sait-elle ?

L’homme s’exécute et la jeune femme reprend nonchalamment ses activités de traductrice. La solitude semble la plonger dans un état de sérénité contemplative émaillée ici ou là d’une manifestation de l’extérieur, un coup de fil, la visite d’Ernst son éditeur, amoureux d’elle, de celle de son mari qui espère un jour reprendre la vie commune, de Franziska, une institutrice chez qui Bruno a trouvé asile en attendant que les choses se clarifient. Un père au comportement ponctuellement paternel, une serveuse venue assurer une livraison et un jeune comédien au chômage fou d’amour pour elle viendront également la voir.

Marianne ne refuse pas plus qu’elle accepte la main tendue de ces différentes personnes aimables. Elle évolue comme entre deux eaux, sans tirer de plaisir ni de déplaisir de ce qu’est devenue son existence. Est-elle en train de s’enfoncer dans une solitude totale ou bien cherche-t-elle à renaître ?

Le spectacle peut rentrer dans la catégorie de la comédie dramatique légèrement décalée et parfois étrange, mais on pourrait le regarder à la loupe qu’on n’y trouverait pas trace de l’œuvre de Peter Handke, à partir de laquelle lui-même avait réalisé un film à la fin des années 70, avec Edith Clever.

L’adaptation et la mise en scène de Christophe Perton ont raison de l’univers créé par Peter Handke, de l’atmosphère du livre, de chacun des personnages qui, en dehors de leur comportement étrange, sont artificiellement plaqués sur un récit qui devient linéaire, trop lisible, privé de tout mystère et de toute équivoque.

Si le travail de Christophe Perton a dénaturé l’œuvre de Handke, l’interprétation complètement plate de Judith Henry l’achève. Quelle idée d’avoir fait appel, pour jouer un personnage pétri d’ambiguïté, de mystère et "d’absence", à une comédienne fluette, lisse, au registre de jeu si restreint ?

Au second plan, les autres personnages achèvent le travail de démolition.

Même s’ils ont été confiés à des comédiens de talent tels que Yann Colette, Grégoire Monsaingeon ou Jean-Pierre Milo et s’ils s’acquittent honnêtement de leur partition, ils ne nous rappellent jamais qu’on est dans le monde singulier du dramaturge autrichien.

On peut aller voir " La femme gauchère" au Rond-Point et passer une soirée gentillette à condition d’oublier " La femme gauchère" de Peter Handke. On y rira même quelquefois, on y sourira et on trouvera aux interprètes un talent certain pour jouer cette sorte de "demi-boulevard".

Souterrainblues

Juste avant la représentation de "La femme Gauchère" à 18h 30, sur le même plateau de la salle Jean Tardieu, dans le même décor, Yann Collette, une heure trente durant, rend passionnant un texte peut-être (par moments) indigeste, qu’il nous donne avec beaucoup de sa gourmandise d’acteur capable de se l’approprier sans avoir recours au moindre effet, à la moindre démarche racoleuse.

Un homme profondément misanthrope, qui en est complètement revenu de ses congénères qu’il trouve laids, répugnants, abjects et dont la fréquentation l’indispose, s’est retiré dans un souterrain où il peut librement exprimer sa répulsion.

D’où lui vient une telle misanthropie, d’une incapacité maladive à approcher l’autre, d’échecs qui l’ont blessé, de déceptions accumulées, d’une répulsion naturelle ou d’une sorte de folie ?

" Pure répugnance face à votre incarnation rengorgée. Pure ? Descendre avant, il n’en est pas question. Je reste avec vous, souffleurs de ronds de fumée, cliqueurs de souris, jusqu’au Terminus, jusqu’à Bernet, Tétouan, Kumanovo, jusqu’à la Via Flaminia, jusqu’à Jasnaja Poljana, jusqu’à Mar Girgis et Helouan ou quel que soit le nom des stations. Je reste avec vous jusqu’à minuit, jusqu’à Pâques, jusqu’à la récolte du coton, jusqu’à la dernière neige. Car au moins, ici-bas, il n’y a personne que je connaisse. Pas de visage connu. Des inconnus, au moins ça…"

Le texte, dans un premier temps agressif et insultant s’adoucit au fur et à mesure que, peut-être, la solitude et l’isolement se mettent à peser plus lourd

Il en résulte un vaste poème incandescent, une gueulante d’orfèvre jusqu’à ce que le principe de l’invective se retourne contre lui.

Et que dans les tout derniers moments de la pièce, une jeune femme survienne, qu’elle vienne terrasser le dragon sur son propre terrain.

Cri dans l’obscurité, imprécations fauves ou mélancoliques, "Souterrainblues est un bloc poétique où la beauté du verbe s’accommode parfaitement au blues acide des vérités des êtres.

Des deux spectacles on choisira plus certainement " La femme gauchère". On aura tort car " Souterrainblues" , pour peu qu’on s’accroche au texte, est à tous points de vue d’une toute autre trempe.

Francis Dubois

Théâtre du Rond-Point 2 bis avenue Franklin Roosevelt 75 008 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 4495 98 21

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