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Un film de Joshua Oppeneimer (Danemark-Norvège-Angleterre)

« The act of Killing » Sortie en salles le 10 avril 2013

Lorsque Joshua Oppeneimer se rend en Indonésie pour y réaliser un documentaire sur le massacre de plus d’un million de communistes en 1965, il n’imagine pas que, presque cinquante ans plus tard, les survivants encore terrorisés auraient du mal à s’exprimer, que les bourreaux, protégés par un pouvoir corrompu, non seulement continuent à revendiquer la nécessité des massacres mais qu’ils sont prêts, pour les besoin d’un film à rejouer devant les caméras les scènes de meurtres qu’ils ont alors commis. Ni qu’il aurait du mal à recruter des figurants qui craignaient qu’à jouer un ou une communiste, ils pourraient s’exposer à un réel danger

Joshua Oppenheimer s’est emparé de cette proposition pour un exercice de cinéma proche de celui auquel s’était livré Rithy Panh avec les massacres perpétrés par les khmers rouges, en théâtralisant les situations les plus atroces et en les faisant interpréter par les bourreaux en personne.

Devant les caméras de Joshua Oppenheimer, les bourreaux indonésiens revendiquent fièrement leurs crimes, satisfaits d’avoir joué un rôle de « nettoyeur » dans une tuerie de masse. 

« Comme si Hitler et ses complices avaient survécu, puis se seraient réunis pour reconstituer leurs scènes favorites de l’Holocauste devant une caméra » affirme le journaliste Brian D. Johnson. 

C’est au cours du tournage de son film " The Globalization Tapes" , un documentaire sur les conditions de travail des ouvriers dans les plantations de palmiers à huile, que Joshua Oppeneimer a entendu, pour la première fois parler des exactions perpétrées sur les membres du Parti communiste indonésien, le PKI, au milieu des années 60.

Le tournage se situait dans la région agricole de Sumatra-Nord où, pour trouver un moyen de se protéger des produits nocifs auxquels ils étaient exposés, quelques-uns tentaient de créer un syndicat. Or, depuis les massacres de 1965, la peur interdit tout mouvement revendicatif.

Joshua Oppeneimer raconte qu’il n’a pas eu besoin de gagner la confiance des meurtriers.

Il lui a suffi d’écouter leurs histoires et il n’y eut aucun obstacle à recueillir leurs témoignages dans le mesure où, pour eux, ils n’avaient rien commis de répréhensible et que s’il y avait une chose qui pouvait se justifier à leur adresse, c’était d’être reconnus et célébrés. 

Ils n’avaient donc rien à cacher et pensaient sans doute que le film qui a été réalisé avec leur concours et leur consentement, en connaissance de cause, n’était rien d’autre qu’un divertissement familial sur le thème d’un génocide de masse, qu’ils avaient d’autant plus de facilité à tourner à leur avantage, que personne, jamais, ne leur avait reproché leurs actes.

Pourtant, en rejouant les scènes d’horreur dont il était si fier, Anwar, l’un des principaux « exécuteurs », comprenant qu’il s’agissait d’une reconstitution, même s’il avait pris la courageuse décision de poursuivre le tournage, de privilégier la vérité et de revendiquer ses pires actes, n’a pas pu maîtriser une prise de conscience inattendue qui, tout à coup, l’a submergé et livré à des émotions authentiques et inattendues.

Il fallait, de la part du réalisateur, s’il voulait mener à bien son projet et entrer avec « ses acteurs » au plus près de l’horreur de leur démarche sanguinaire et de destruction humaine, entrer dans une certaine compromission. La séquence où l’on voit les gangsters racketter les commerçants en est un exemple. La présence des caméras et d’une équipe de cinéma à ce moment-là ne pouvait être ressentie que comme une présence complice.

The act of killing  " se situe au-delà de tout entendement. Il nous plonge dans les zones d’ombre les plus profondes de l’âme humaine. Ce que l’on peut isoler de la réalité et considérer comme des visions cauchemardesques ne tarde pas à attraper le spectateur et à l’obliger à écarter toute possibilité de fiction pour le faire basculer dans une amère réalité.

Peut-être bien, avec sa plongée dans l’horreur, cette réalisation est-elle sans précédent dans l’histoire du cinéma.

Francis Dubois

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