Actualité musicale, chanson...

Tout autour du piano

ECM a quitté pour un temps – mais pour longtemps – Keith Jarrett pour se tourner vers un duo de piano, le duo le plus égocentrique, chaque pianiste pouvant prendre toute la place. Lorsqu’il s’agit de deux virtuoses, le risque est à la fois limité et ouvre la possibilité d’une démonstration de piano. 176 touches = plusieurs orchestres potentiels. Chick Corea pour qui j’ai des sentiments mitigés. Le pianiste et le compositeur m’ont toujours semblé digne d’éloges. Il faut dire que je l’avais entendu avec Miles Davis lors d’un concert mémorable salle Pleyel en première partie de Cecil Taylor en piano solo, qui avait eu la bonté et la grâce de faire partir des spectateurs venus vraisemblablement pour Miles. Cette rencontre crée des liens. Distendus par une prestation lors d’un festival « jazz sous les pommiers » (à Coutances) où il avait fait de la « retape » - le terme s’impose – pour l’Eglise de scientologie dont il est devenu un « satrape », et on sait que trop bien ce qu’il veut attraper. Depuis nos relations se sont faites plus rares. Il reste, malgré cette appartenance, un des grands pianistes de notre temps qui en compte beaucoup. Stefano Bollani fait aussi partie de la confrérie des virtuoses. A eux deux c’est un festival. Qui ravira tous les amateurs de cet instrument.

Les autres seront bien obligés de considérer que beaucoup de bavardage encombre la musique. Corea avait déjà fait le coup avec Herbie Hancock (pour Columbia, l’album a été récemment réédité en CD). Sur scène, c’était aussi un numéro de clins d’œil, de petits gestes… De quoi se lever et quitter le concert.

Avec Bollani, l’échange s’effectue, Corea arrive à se dominer, à dominer sa vertigineuse virtuosité. La fin de cet album, « Ovierto » - la ville où le concert a été enregistré entre le 29 décembre 2010 et le 1er janvier 2011, une manière de fêter cette nouvelle année – est plus enthousiasmante que le début.

L’art du piano ne se réduit ni à Chick Corea, ni à Hancock, ni à Keith Jarrett. Il faut aller visiter d’autres types de virtuosité, de ceux qui se risquent en piano solo sans concession pour dessiner une sorte d’auto portrait. Il faut les accompagner pour un voyage immobile qui ne laisse guère de répit, un voyage à la fois fatigant et plein de ces découvertes offertes soudain et reprises tout aussi brutalement. Un art du piano qui parle de nous, de nos sentiments.

Richie Beirach fait partie de ceux-là. Il sait, à merveille, faire semblant de nous rassurer par une sorte de comptine, l’évocation d’un standard, un air de Duke Ellington, musiques connues mais que nous ne reconnaissons pas. Il nous embrume avec des airs sortir de nulle part, que nous partageons avec lui. Cette « inquiétante familiarité » distille à la fois de l’inouïe, de la distance et une multitude d’interrogations sur ce que nous croyons savoir. En rupture de compagnonnage avec Dave Liebman, il nous offre, par le biais du producteur Jean-Jacques Pussiau, une balade à Tokyo. Une sorte de visite guidée. « Impressions of Tokyo », sans doute pour jouer aussi avec les souvenirs. « Impressions » est l’un des grands albums de Coltrane qui a influencé à la fois Dave Liebman et Richie. En même temps, il visite comme le fait un étranger. Il est difficile de ne pas penser à « Lost in translation », le film de Sofia Coppola – dont parle Stéphane Ollivier dans le texte – en même temps des derniers événements, le tsunami et les destructions, l’air irrespirable lié à la catastrophe écologique, climatique et nucléaire. La musique se teinte de l’angoisse de l’actualité alors qu’elle est déjà décalée.

Le pianiste fait la preuve de sa curiosité, de sa mémoire – il habite ses impressions de Tokyo de tout ce qu’il sait – et de sa science des harmoniques. Presque à l’opposé d’un Chick Corea. La musique de Richie Beirach suppose une attention comme une absence au monde pour entrer dans cet univers. La ville monde, Tokyo, ne se laisse pas apprivoiser. Cette résistance est aussi perceptible dans ce jeu de piano tout en approche indirecte.

Nicolas Béniès.

« Oviedo », Chick Corea/Stefano Bollani, ECM/Universal ; « Impressions of Tokyo », Richie Beirach, Out Note Records, distribué par Out There .

Autres articles de la rubrique Actualité musicale, chanson...

  • Festival de musique de Besançon-Franche Comté
    Cette notice complète la présentation de ce festival de musique classique, publiée dans le cahier "spécial festival" de l’US Mag 771 du 10 juin (S’évader pour se retrouver) Créé en 1948, complété par... Lire la suite (Juillet 2017)
  • Festival Mots en liberté
    Comme nous l’indique son président, Jacky PETIT, « le quatrième festival de Saint Cirgues en Montagne ne saura pas démentir le projet initial de l’ association " Mots en Liberté". Les artistes qui,... Lire la suite (Juillet 2017)
  • "Live, Tribute to Erroll Garner" Pierre Christophe quartet
    Cette citation de Boris Vian pour dire la place essentielle d’Erroll Garner. Cet autodidacte, un fait rare dans les mondes du jazz contrairement à une idée répandue, a été incapable de jouer deux fois... Lire la suite (Juillet 2017)
  • "Puente Atlántico"
    Un pont musical entre France et Guatemala, au service d’une cause chère à nous tous, l’éducation pour tous. Depuis le Guatemala nous arrive un son très estival, très festival, qui fait un pont entre... Lire la suite (Juin 2017)
  • « Exils… » concert du Trio Serge Utgé-Royo
    Le grand poète et chanteur Serge Utgé-Royo, de la trempe d’un Léo Ferré qui le programma –tout jeune- en première partie de concerts, que nous avons déjà présenté à l’occasion de sortie d’albums ou... Lire la suite (Juin 2017)