Actualité théâtrale

au Théâtre Nanterre-Amandiers, partenaire Réduc’snes, jusqu’au 9 décembre

"Tout un homme" Texte et mise en scène Jean-Paul Wenzel

" Il s’appelle Ahmed. À 16 ans, il quitte la Kabylie et s’embarque pour la France. C’est en 1963. C’est le début d’une épopée qui le conduira d’Alger à Marseille, de Marseille à Paris, de Paris en Lorraine où il croise les yeux brillants de Leïla, tout juste bachelière, fille de Mohamed, mineur de fond arrivé en Lorraine en 1947, lequel donne son accord pour les noces et fait embaucher Ahmed à la mine.
Ils s’appellent Saïd et Omar, deux copains inséparables venus d’Assoul, un village du Sud marocain. On est en 1973. Ils ont à peu près 18, 19 ans. Un jour, une rumeur circule : « 44 francs par jour, logement gratuit, la France recrute ! ». Ils sont alors quelques milliers de jeunes gens à converger vers Ouarzazate où ils attendent, en ligne, torse nu pour que l’on puisse apposer sur leur poitrine ou sur leur bras un tampon vert pour atteindre cet « eldorado », ou... un tampon rouge : recalés ! Pour Saïd et Omar, c’est tampon vert : les mines de Lorraine, la vie entre deux rives, parfois simple balancement, parfois fracture, gouffre... et de chaque côté, un seul mot : immigré."

Ahmed, Mohamed, Leila, Saïd, Omar et quelques autres, sont des personnages de fiction créés par l’auteur pour les besoins du récit, mais dont les histoires sont profondément imprégnés du vécu. Les épisodes tumultueux, drôles ou tragiques de leur vie sont nourris des rencontres de l’auteur en Lorraine et d’entretiens menés par l’Université de Metz auprès des mineurs maghrébins et de leurs familles en Lorraine mais aussi en Algérie et au Maroc... En particulier par cette vie d’un algérien, né en 1947 à Saint-Etienne, reparti, très jeune enfant, avec sa famille en Algérie, puis abandonné par son père et qui tente sa chance à 16 ans, quitte l’Algérie, arrive en France, à Paris et dans sa banlieue d’abord, puis dans les mines en Lorraine… qui inspire le personnage principal interprété par Hammou Graïa dans la première partie du spectacle.

Photo Eric Didym

Ainsi, plus de trente ans après l’écriture de sa première et célèbre pièce « Loin d’Hagondange », qui a fait le tour du monde (traduite en 18 langues et jouée dans une vingtaine de pays), et une dizaine d’années après Faire bleu, écrite en écho à la première après avoir découvert à Hagondange qu’un parc de Schtroumpfs était construit à la place du site sidérurgique démantelé... Jean-Paul Wenzel a replongé dans la Lorraine de son enfance.
Son livre (Ed. Autrement, 2011), né en résidence d’écriture à Forbach au contact des mineurs, a engendré simultanément une ébauche de spectacle, dès la fin 2009, qui a abouti à la création définitive, en mars 2012 (au Carreau – la Scène nationale de Forbach.) de cette évocation très réaliste de l’épopée oubliée ou méconnue de ces jeunes Algériens et Marocains, souvent d’origine kabyle ou berbère, venus en nombre travailler dans les mines et vivre en Lorraine depuis la fin de la guerre et jusqu’à la fermeture du dernier puits lorrain en 2004.
« Le départ du pays, la traversée, l’arrivée en France, la Lorraine, le froid, la mine, la première descente au fond, la peur, la solidarité, les fêtes, les engueulades, les accidents, le bruit, la poussière, les enfants, les femmes, les grèves… la puissance d’évocation de ces hommes, de ces femmes, l’énergie considérable de leur parole ont de bout en bout inspiré mon écriture. » Jean-Paul Wenzel déclare avoir été bouleversé par les paroles recueillies.
Son spectacle est également bouleversant et il n’y a pas que les anciens mineurs dont les anciens s’embuent à maints moments tant les évocations de ces tranches de vie ne peuvent laisser personne indifférent, évidemment d’autant plus touchantes qu’elles rencontrent nos souvenirs et nos vies personnelles d’enseignants, de militants…

Photo Eric Didym

Heureusement, les moments dramatiques ne saturent jamais et sont étroitement articulés, à un rythme qui ne faiblit pas, avec les moments humoristiques, les évocations joyeuses, les échanges savoureux où se mélangent cultures et accents, lorsque le "glück auf !" des mineurs lorrains, salut porteur à la fois d’espoir et d’appréhension, transcende les différences d’origines et scelle les solidarités… Le tout est remarquablement interprété par des comédiens (3 hommes et 2 femmes) complètement en phase avec leurs personnages, chacun en interprétant plusieurs au cours des deux parties du spectacle, y compris les 2 musiciens…
A Nanterre ou en tournée, il ne faut pas manquer cette magistrale création, grand moment de théâtre à la fois politique et poétique, qu’on est pas près d’oublier.
Une histoire poignante et une grande leçon d’humanité et de solidarité.
Philippe Laville

Théâtre Nanterre-Amandiers
7, Avenue Pablo-Picasso. 92022 Nanterre
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 46 14 70 00
www.nanterre-amandiers.com

Jusqu’au 9 décembre 2012, tous les jours à 20h30 sauf le dimanche à 15h30 et le jeudi à 19h30 - Relâche le lundi. Durée : 2h30 (dont 15’ d’entracte avec dégustation de thé offerte)
Texte et Mise en scène Jean-Paul Wenzel
Adaptation théâtrale Arlette Namiand et Jean-Paul Wenzel
Son Philippe Tivillier Lumière Philippe Tivillier et Vassili Bertrand
Costumes Cissou Winling Assistante à la mise en scène Charlotte Lagrange
Avec Hovnatan Avédikian, Fadila Belkebla, Mounya Boudiaf, David Geselson, Hammou Graïa et les musiciens Hassan Abd Alrahman et Jean-Pierre Rudolph.

Autour du spectacle, sont programmés un ensemble d’événements et rencontres, notamment :

> Jeudi 29, vendredi 30 novembre et samedi 1er décembre - Concert-lecture
Dans le cadre de l’escale musicale « Algérie, je t’aime » à 20h30
«  Sous la peau » , d’après Franz Fanon, sur une idée de Camel Zekri - Concert - lecture - - durée 1h15
à la Maison de la musique de Nanterre, 8, rue des anciennes-mairies 92000 Nanterre - RER A Nanterre Ville. Réservation : 39 92 ou www.nanterre.fr/envies/culture (tarifs de 4.5 € à 23.5 €)
Guitariste traditionnel et compositeur, érudit des musiques improvisées, Camel Zekri, par sa curiosité et sa rigueur formelle, incarne mieux que quiconque la singulière trajectoire de Frantz Fanon, psychiatre martiniquais qui devint un des fervents militants de la cause algérienne. Avec le comédien Sharif Andoura. Ils redonnent vie à une pensée sans concessions sur l’aliénation sociale et culturelle du colonisé.
Dans le cadre du cycle soutenu par la ville de Nanterre, (1962/ 2012 : Nanterre - Algérie Renouer les fils de l’histoire - www.nanterre.fr).
> Samedi 1er décembre - Conversations critiques et débat
16h : Conversations critiques
18h : Débat - Immigrations, intégration et luttes sociales
>>16h : Conversations critiques
Avec Armelle Héliot (Le Figaro), Jean-Pierre Léonardini (L’Humanité), Jean Grapin (La revue Impact médecin), Martine Silber (le blog Marsupilamima), Irene Sadowska Guillon (Cassandre, Kourandart). Une invitation à la réflexion, à la controverse aussi, autour de l’actualité théâtrale en présence de critiques professionnels.
>>18h : Débat - Immigrations, intégration et luttes sociales
Débat animé par Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique
Avec Abdellali Hajjat, sociologue et politiste, Maître de conférences à l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense (ex Paris X) et Pierre Haski, journaliste et fondateur de Rue89. En partenariat avec Le Monde diplomatique, Rue89 et l’Agora (Maison des initiatives citoyennes de la ville de Nanterre).

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