Actualité théâtrale

au Théâtre de la Commune à Aubervilliers

"Tu tiens sur tous les fronts" Jusqu’au 21 décembre

« Tu tiens sur tous les fronts… tu ne te laisses pas faire, tu retires ce que tu dois retirer… on voit bien que tu tiens sur tous les fronts et que tu peux encore attaquer ». C’est de ce fragment de poème de Tarkos, un poète mort à 40 ans en 2004, qu’est tiré le titre du très beau spectacle qui nous est offert au Théâtre d’Aubervilliers. Dans la poésie de Tarkos la musique des mots compte plus que ce qui est dit. Il disait « je suis un poète qui sauve sa langue, en la faisant travailler, en la faisant vivre, en la faisant bouger ». Il nous interpelle avec un humour délicieux sur ces expressions que nous disons sans y penser comme se serrer la main. Ses poèmes sont des petites mécaniques où, avec finesse et humour, les mots s’enchaînent qui disent le tout et le rien, le quotidien et l’abstrait, la difficulté de vivre et d’être avec l’autre, suite de petites réflexions qui n’ont l’air de rien et touchent pourtant à la profondeur de l’être.

Tout amateur de théâtre sait bien qu’une mise en scène peut radicalement changer le regard que l’on porte sur une œuvre. Celle de Roland Auzet, ici est d’une intelligence admirable. Sur scène un piano mécanique joue une petite musique minimaliste qui accompagne les émotions, une vidéo offre des reflets et des angles inattendus, la couleur envahit la scène peu à peu, noire et blanche comme nos humeurs, rouge aussi. Mais surtout l’idée géniale a été de mettre sur scène deux acteurs, symboles d’ordre et de désordre, clown blanc et Auguste, un choc entre deux mondes. Ils sont différents mais tous deux drôles, décapants et pleins de talent. L’un, Hervé Pierre, sociétaire de la Comédie Française, parle, ressasse, lance avec virtuosité les mots qui claquent rageurs ou deviennent doux et tendres. Il se cherche, se questionne, interpelle le monde. Face à lui, ou plutôt à côté de lui, Pascal Duquenne, atteint du syndrome de Down, que le film Le Huitième Jour où il donnait la réplique à Daniel Auteuil, a rendu célèbre. Il oppose à la volubilité de son partenaire une présence souriante et muette. L’un parle, bouscule les mots, perd l’équilibre dans son fauteuil, l’autre est lourd par son silence et pourtant aérien quand il peint ou danse.

Faire jouer ensemble ces deux comédiens apporte une autre dimension à la poésie de Tarkos. La présence silencieuse de Pascal Duquenne nous interroge sur notre besoin de parler, parler pour exister. Dans son corps et dans ses déplacements il est plus imprévisible et introduit une part d’aléatoire auquel Hervé Pierre doit s’adapter chaque soir et pourtant il en ressort une merveilleuse fraternité. Quand ils viennent saluer et se prennent par l’épaule l’émotion nous étreint.

Micheline Rousselet

Du mardi au vendredi à 20h, samedi à 18h30, dimanche à 16h30
Théâtre de la Commune
2 rue Edouard Poisson, 93304 Aubervilliers
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 48 33 16 16

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Crise de nerfs »
    Peter Stein a choisi de mettre en scène trois courtes pièces de Tchekhov et de confier à Jacques Weber le rôle principal. Le metteur en scène a choisi de commencer par la pièce la plus sombre, qui... Lire la suite (26 septembre)
  • « Diane self portrait »
    Diane Arbus (1923-1971) est une figure majeure de la photographie de rue du XXème siècle. Fille de commerçants aisés juifs new-yorkais, elle a rencontré à quatorze ans celui qui devint son mari Allan... Lire la suite (25 septembre)
  • « Contrebrassens »
    Une femme qui chante Brassens cela surprend et enchante, quand elle a la malice et la grâce féminine que célébrait le grand Georges. Très inspirée par les textes et les mélodies du chanteur, car on... Lire la suite (25 septembre)
  • « Mademoiselle Julie »
    La pièce d’August Strindberg a été montée plusieurs fois la saison passée, pourtant on a l’impression de la redécouvrir chaque fois au gré des adaptations et des interprétations, tant elle est riche et... Lire la suite (19 septembre)
  • « L’Amérique n’existe pas »
    Un homme, bien seul au milieu de cartons plus ou moins bien empilés, se lance dans un monologue. Il raconte des histoires, il fait naître des personnages comme cet homme qui ne monte jamais dans un... Lire la suite (18 septembre)