Actualité théâtrale

Jusqu’au 15 juin au Théâtre de l’Odéon

« Un ennemi du peuple »

Tomas Stockmann a créé avec son frère un établissement de cure qui rend la ville, dont ce dernier est le préfet, prospère. Tomas est le médecin de l’établissement, mais il vient de se rendre compte que les eaux des bains sont empoisonnées par une bactérie qui risque de propager typhus et dysenterie dans la clientèle. Se sentant investi de la mission de protéger ses concitoyens il est prêt à alerter la presse et demande à son frère de fermer l’établissement pour réaliser les travaux nécessaires. Ce dernier rétorque qu’il est hors de question de toucher à ce qui fait la renommée et la richesse de la ville et va utiliser tous les moyens dont il dispose, menaces, atermoiements et corruption, pour empêcher son frère d’alerter la population. Tomas, sûr de son bon droit et confiant dans la liberté de la presse, pense qu’il est évident que tous prendront son parti et qu’il sera considéré comme le bienfaiteur de la ville. Mais égocentrique, colérique, dépourvu de tout sens politique, il va réussir à se mettre tout le monde à dos et finira par être considéré comme un ennemi du peuple.

Théâtre : un ennemi du peuple

Quand Ibsen écrit cette pièce il est en colère. Il a subi des attaques tous azimut pour sa pièce Les revenants . La presse libérale s’est rangée aux côtés des conservateurs pour dénoncer le portrait au vitriol qu’il y faisait d’une petite bourgeoisie passive engoncée dans son confort et ses mensonges. Dans Un ennemi du peuple Ibsen va aller plus loin encore faisant de sa pièce une tribune où il souligne la lâcheté des puissants, de la presse qui se met à leur service, de l’opposition, qui se veut sociale mais se révèle bien lâche, et de ceux qu’il appelle « la majorité compacte ». Sa pièce résonne étrangement avec l’actualité : sacrifice des problèmes d’environnement au profit des « impératifs » de l’économie, presse qui perd de sa liberté en raison des contraintes économiques, difficultés des lanceurs d’alerte, manipulations politiques, atteintes à la démocratie et dérives vers le populisme. Elle ne pouvait que séduire Jean-François Sivadier qui n’hésite pas à sortir un peu du texte pour en souligner l’actualité et à faire appel avec humour aux réactions de la salle.

La scénographie, dont il est l’auteur avec Christian Tirole, est magnifique. L’eau y joue un rôle primordial. Au début les personnages glissent sur une petite flaque invisible. Elle devient peu à peu très présente coulant sur les parois de verre omniprésentes, avant de devenir des bombes à eau qui tombent des cintres sur Tomas assiégé avec sa famille dans sa maison.

Jean-François Sivadier accorde beaucoup de soin au choix des acteurs et ils sont tous formidables. Au premier rang d’entre eux Nicolas Bouchaud est brillantissime en Tomas Stockmann dont il révèle toute la complexité. Excité par sa découverte de l’empoisonnement de l’eau des thermes, naïf en imaginant que tout va se passer comme il l’imagine, totalement dépourvu de sens politique, se laissant emporter par la colère, il semble représenter le type même de l’idéaliste convaincu adoptant même la dégaine de l’écolo avec son petit sac à dos. Mais il est aussi égocentrique et colérique. Persuadé de sa supériorité il ne sait toujours pas après des années le nom de sa bonne et confie à sa femme toutes les tâches subalternes. Face à lui Vincent Guédon est son frère le préfet. Calme, déterminé, tout comme son frère sûr de la justesse de sa décision mais en véritable animal politique, cynique et capable d’user de tous les moyens de pression pour parvenir à ses fins. Agnès Sourdillon incarne la femme de Tomas, pleine de bon sens, à l’écoute des arguments de son mari, mais pensant à l’avenir de la famille si son mari devient un paria. Sharif Andoura est le journaliste Hovstad, excité à l’idée de ce qu’il pourra tirer politiquement de la dénonciation du scandale, qui encourage Tomas avant de l’abandonner lâchement. Stéphane Butel dans le rôle de l’imprimeur couard, Jeanne Lepers la fille de Tomas, aussi idéaliste que son père, le poussant avec la fougue de la jeunesse à aller au bout de ses idées, Cyprien Colombo et Cyril Bothorel complètent la distribution.

Une pièce passionnante qui nous renvoie aux questions d’aujourd’hui dans une mise en scène brillante avec d’excellents acteurs. Il faut aller la voir !

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h

Odéon-Théâtre de l’Europe

Place de l’Odéon, 75006 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « La mégère apprivoisée »
    Un jeune homme Lucentio arrive à Padoue avec son valet, aperçoit une jeune fille fort jolie et en tombe amoureux. Mais le père de Bianca a décidé qu’elle ne pourrait se marier que lorsqu’un mari se... Lire la suite (24 janvier)
  • « Dom Juan ou le festin de pierre »
    Une adaptation du mythe de Don Juan et du texte de Molière d’une originalité et d’une force qui éveillent la réflexion et l’émotion. Même si Don Juan est un séducteur habile, il est loin de n’être que... Lire la suite (23 janvier)
  • « Comparution immédiate II : une loterie nationale ? »
    Plusieurs pièces se sont attachées ces derniers mois au spectacle des prétoires. Ce qui s’y passe ressemble souvent à du théâtre, les prévenus comme les avocats, le procureur et les juges se mettant en... Lire la suite (21 janvier)
  • « Le reste vous le connaissez par le cinéma »
    Présentée en juillet dernier au festival d’Avignon, cette version contemporaine des Phéniciennes d’Euripide, écrite par l’auteur britannique Martin Crimp et mise en scène par Daniel Jeanneteau, est... Lire la suite (20 janvier)
  • « Une histoire d’amour »
    Justine sort d’une histoire d’amour avec un garçon et tombe amoureuse de Katia, un amour brûlant. Justine veut un enfant, Katia trop blessée par la vie est très réticente. L’enthousiasme de Justine... Lire la suite (19 janvier)