Lectures : littérature, poésie, polars, essais, revues

Un perroquet beau parleur muet

Le talent de Boris Akounine – géorgien de naissance comme Staline – n’est plus à démontrer. Il nous a permis de suivre les aventures d’ Eraste Fandorine dans cette Russie de la fin du 19e siècle. Depuis quelques temps, il est revenu dans la Fédération de Russie pour passer à un descendant d’Eraste, Nicholas Fandorine, à cheval entre les traditions de la Mère Russie et la Mère Angleterre où il a été éduqué. Des aventures dans lesquelles passé et présent se choquent pour faire surgir des réalités nouvelles, pour susciter des réactions. Ce géorgien est aussi pétri de littérature. Dans chaque roman, personnages et styles sont empruntés aux grands littérateurs de toute nationalité. Il a fait de Nicholas une sorte de double de lui-même, collage de cultures et de styles provenant de toutes les sources dont il s’abreuve.

Dans « Le faucon et l’hirondelle » - le présent et le passé -, il change de nom – il en aura plusieurs – et de consistance. Il se fait… perroquet. Un perroquet mythique qui voit défiler les temps et les époques sans jamais pouvoir communiquer avec les êtres humains. Il ne peut qu’assister, impuissant – partiellement, il communique des signes qu’il faut interpréter – à la vie de ses maîtres ou maîtresses.

Nicholas et sa tante – riche et anglaise dont il voudrait hériter pour faire face à ses dettes et au risque de faillite de son entreprise – sont sur un bateau, « Le faucon » en croisière. En fait, avec deux associés, elle s’est lancée dans une chasse au trésor. Robert-Louis Stevenson n’est pas loin. Son sourire est visible. Pour expliquer l’origine de ce trésor, le perroquet nous raconte l’histoire d’une jeune femme Laetitia von Dorn qui embarqua sur « l’Hirondelle », déguisée en médecin, pour délivrer son père des mains d’un sultan arabe. Elle ne retrouvera pas son père mais trouvera l’amour et se retirera avec son Lord sur une petite île où ils se reproduiront. Histoire magique, conte étrange s’inscrivant dans la réalité des guerres navales de ce début de 18e siècle.

Un écrivain, si l’on suit Akounine, est donc un perroquet spectateur des turbulences du monde qui ne peut agir qu’à la marge et une marge qui suppose l’intelligence de celui à qui s’adresse les signes en question.

Cette chasse s’inscrit dans ces années 2000 marquées fortement par la crise financière. Un monde ancien est en train de mourir dont il faudrait conserver l’héritage, un trésor inestimable qui apparaît comme des caisses vides. Mais, pour qui sait chercher, ce n’est pas le cas. Les caisses sont pleines !

Un message qu’il faudrait méditer. Les leçons du passé ne peuvent s’oublier. Il ne faut pas retomber dans les mêmes erreurs. L’avenir est au collage de cultures différentes qui, par leur conversation, échange peut créer une culture du futur.

Un roman qui peut se lire à plusieurs niveaux. Le plaisir est toujours au rendez-vous.

 
Nicolas BENIES.

 
« Le faucon et l’hirondelle », Boris Akounine, traduit par Odette Chevalot, Presses de la Cité, 574 p.

 

 

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