Autour du Jazz

"Une section rythmique ?"

Pour les non initié(e)s au jazz – il paraît qu’il en existe encore, j’ai du mal à le croire – une section rythmique sonne bizarrement. Pourquoi nommer « section » ce qui se réduit à un trio ou à un quartet, soit guitare (g)/basse (b)/batterie (dr) – le piano peut remplacer la guitare quelques fois – ou piano/basse/guitare/batterie ? Pour une raison historique pour conserver la mémoire d’un moment du jazz, le temps où les big bands régnaient en maîtres, soit les années 1930, seule période où le jazz était populaire.

Fletcher Henderson – dit « Smack », ancien ingénieur chimiste -, présenté comme le créateur du big band de jazz, avait pensé, dans ses arrangements et ce dés 1924-25 avec l’arrivée de Louis Armstrong dans son orchestre basé à New York (Harlem serait plus juste), l’ensemble de 13 musicien(ne)s comme composé de sous-ensembles qui devaient réagir les uns par rapport aux autres pour faire vivre les Questions/Réponses (Call/Response) hérités de la tradition du gospel et du blues. Il a donc construit les sections : Trompettes (3 en général conduit par le leader du sous-ensemble, un premier trompette), Trombones (1 ou 2), saxes (2 altos ou clarinette, 2 ténors, 1 baryton) et, par extension et par analogie la section rythmique. Une construction qui tient du concept, d’une sorte de philosophie du gradn orchestre et de ses déterminations. Une dénomination qui vient de loin et laisse des traces. Aujourd’hui, tout trio ou quartet qui accompagne chanteurs, chanteuses, musiciens accède au statut de section rythmique...

Cette introduction pour expliquer le titre de cet album Frémeaux et associés, « La section rythmique ». Elle se compose, en l’occurrence, d’un guitariste, David Blenkhorn, d’un bassiste, Sébastien Girardot (tous deux, malgré les apparences d’un nom français, Australiens) et d’un batteur, Français, Guillaume Nouaux. Ces trois là se sont fait connaître, pour employer un mot anglais – on m’excusera ou pas, peu importe c’est le terme qui convient -, pour leur « versatilité », leur capacité à accompagner des musicien(ne)s différents, aux styles parfois opposés. Ils ont voulu réaliser un enregistrement qui permette de les entendre réinventer les standards de toute origine. Ils démarrent avec « Hard Times », du blues, pour finir sur la balade de Hoagy Carmichael, « The Nearness Of You » en passant par le gospel, le jazz traditionnel, Duke Ellington pour faire la preuve de leur capacité à s’introduire dans toutes les phases du jazz et aborder les rivages d’un « traditionalisme revisité » - pour reprendre le titre d’un album de Bob Brookmeyer qui leur convient bien. C’est une esthétique qu’ils partagent avec Brook dans sa volonté de ne rien ignorer mais de tout reprendre pour entrée dans la modernité.

En ces temps curieux, formidables et étranges, écouter cet album représente une pause. Du jazz bien fait, des airs connus qui prennent une nouvelle coloration, des musiciens qui prennent plaisir à jouer ensemble et un auditeur forcément ravi. Même un peu béat. Que demander de plus ?

Nicolas Béniès

« La section rythmique », Frémeaux et associés.

Autres articles de la rubrique Autour du Jazz

  • « Unfiltered Universe », Rez Abbasi
    Rez Abbasi est guitariste et joueur de sitar. Ses origines indiennes expliquent cette dualité. Dans son nouvel album, « Unfiltered Universe », il réussit le tour de force de fusionner ses cultures... Lire la suite (30 novembre)
  • « Hope », Sylvain Cathala septet
    Sylvain Cathala, saxophoniste ténor et compositeur, a intitulé son dernier album « Hope », Espérance. C’est oser. Dans le monde qui se considère comme le nôtre, l’espoir est passé de mode. Un siècle... Lire la suite (29 novembre)
  • Au revoir, Fats Domino.
    « Fats » Domino, Antoine Dominique pour l’état civil, né le 26 février 1928 à la Nouvelle-Orléans nous quittés le 24 octobre 2017 après avoir résisté vaillamment à Katrina qui n’a pas eu raison ni de lui ni... Lire la suite (16 novembre)
  • « Strictly Strayhorn »
    Un trio, rien qu’un trio pour s’approprier les compositions de Billy Strayhorn, compagnon et alter ego du Duke à son entrée dans l’orchestre en 1938. Billy Strayhorn est un maître du spleen, une sorte... Lire la suite (15 novembre)
  • « Butter in my Brain », Claudia Solal/Benjamin Moussay
    « Butter in my Brain » est un titre qui ne peut qu’interroger. Fernand Raynaud aurait dit « C’est étudier pour », bien évidemment. Un titre original introduit à un monde bizarre, étrange, onirique. Si on... Lire la suite (6 novembre)