Lectures : littérature, poésie, polars, essais, revues

VISAGES DU POLAR. S.J. Parris, Kem Nunn, G. Trujillo Muñoz, W. Gay, P. D’Ovidio, Donna Leon

Historique : retour en 1583.

S.J. Parris, nom de plume de Stephanie Merritt (journaliste britannique), veut faire revivre Giordano Bruno, considéré comme hérétique et sorcier, excommunié par l’Église catholique et découvreur de théories nouvelles. Galilée l’a un peu éclipsé mais ses écrits valent la peine d’être lus même aujourd’hui. Pour les besoins de sa cause, et sans trop trahir la réalité historique, l’auteure l’a transformé en un agent secret de la Cour d’Angleterre, au service à la fois d’Henri III – qu’elle nomme tout au long de cette enquête « Henri » simplement – dont Giordano est devenu l’ami en le faisant participer à ses recherches de la pierre philosophale et d’Élisabeth 1ère .Elle arrive à nous faire percevoir les luttes de clans qui déchirent les monarchies – l’Écosse catholique contre l’Angleterre anglicane – pour faire appréhender la réalité du temps où la notion de nation est inconnue. Ce sera la grande invention des révolutions anglaise et surtout française. Le 19e siècle n’aura de cesse que de trouver des justifications « historiques » à l’existence de ce concept neuf de « nation » qui va de pair avec la « souveraineté du peuple » et non plus un roi qui a reçu l’onction, l’oint du Seigneur, de Dieu. Le pouvoir a changé de nature.

« Le temps de la prophétie » mêle habilement les préjugés du siècle : la monarchie doit s’effondrer par magie, un sort en a été jeté, sort qui s’explique par la création de cette nouvelle religion par Henri VIII, le père d’Élisabeth, qui a ainsi évité l’excommunication rendant impossible la poursuite de son règne ; et les luttes de pouvoir entre Élisabeth et Marie Stuart, la montée des catholiques intégristes, conduit par le Duc de Guise en France, envisageant l’invasion de la Grande Bretagne, sans parler du fils de Marie Stuart qui gouverne l’Écosse… Ce temps-là ne connaît pas de frontières. Les alliances mêlent toutes les cours de cette Europe. Le seul ciment idéologique, la religion et la plus dogmatique qui soit, qui justifie l’Inquisition contre cette montée de la Religion dite Réformée. La Saint Barthélémy vient d’avoir lieu. Il faudra toute la rouerie de Henri IV pour apaiser les tensions.

La thèse de Parris se résume comme une plaidoirie pour l’ouverture, pour la laïcité. Laisser chacun(e) suivre sa religion pour permettre les créations, les innovations. Le personnage de Bruno redessiné lui permet de donner un visage à sa démonstration. Sans laisser le lecteur respirer. Il suit la progression de l’enquête même s’il se doute un peu de la fin qui n’est pas un vrai retournement sinon dans l’explication. Cette enquête sur l’assassinat de deux jeunes filles à la Cour d’Angleterre permet de mettre en lumière toutes ces luttes pour le pouvoir. Et ce siècle là en connaît de multiples.

« Le temps de la prophétie », S.J. Parris, 10/18 grand format. Réédition en poche (chez 10/18 toujours) de la première enquête de Bruno, « Le temps de l’hérésie », un best seller dans les pays anglo saxon. Un grand roman.

Une nouvelle catégorie de polar, le surf.

Kem Nunn est le seul auteur de ma connaissance dans cette catégorie, polar et surf. Visiblement, il en fait. Il connaît ce sport de l’intérieur. Pas comme les bellâtres que les séries télés montrent mais comme une lutte contre la mort, un peu à la manière des toreros. « Tijuana Straits », son quatrième roman – les trois premiers ont été publiés chez Gallimard en français – mêle les légendes du surf, les incarnations du mal, l’amitié, l’amour et, surtout, les définitions de notre commune humanité. Comment se réalise un être humain ? Quelles sont nos degrés de liberté ? Sommes-nous assujettis aux poids de notre environnement, des contraintes que la société fait peser sur nous ? Sam Fahey, le surfeur revenu de tout, est au centre de ces questions… qu’il ne se pose apparemment pas. Tijuana, frontière entre les États-Unis et le Mexique, lieu de passage des clandestins oblige à les formuler. Personne ne peut rester en dehors de ce monde. Magdalena, mexicaine qui veut se battre pour la justice sociale, faire reconnaître la responsabilité écrasante des capitalistes américains dans la pollution de son pays, dans les maladies qui assaillent toutes les populations, qui empoisonnent l’eau et conduisent à la mort ou à la folie. Cette rencontre permettra à chacun(e) de se construire ou de se reconstruire. Un être humain se doit de se révolter, de lutter, de se dresser contre les injustices, de faire preuve de solidarité envers les autres êtres humains. Un message qui pourrait être biblique et qui n’est qu’une ode au…surf !

« Tijuana Straits », Kem Nunn, 10/18 .

Le polar droit de l’hommiste.

Gabriel Trujillo Muñoz a créé cette figure d’avocat, défenseur des droits de l’homme, lié à Amnesty, Miguel Angel Morgado, pour le lancer dans des enquêtes sur la corruption du Mexique et au-delà. « Mezquite Road » se situe dans la ville même où enseigne l’auteur, Mexicali, pour élucider les raisons d’un meurtre d’un joueur invétéré soi-disant lié au trafic de drogue. Une histoire de famille, de trafic de drogue, de prostitution, de pouvoir et d’argent qui met en scène des flics corrompus – forcément corrompus par les sommes énormes brassées par le trafic de drogue -, des liens avec les gangs et les agences de renseignements américaines. Comme pour la plupart des intrigues de cette série, elle semble un peu bâclée mais la description de cette société mexicaine fait froid dans le dos. Si l’avocat n’est pas assassiné, c’est bien parce qu’il a su tisser des réseaux de solidarité.

« Mezquite Road », Gabriel Trujillo Muñoz, Folio/Policier.

Le polar « réalisation de soi »

William Gay, au-delà de toutes les péripéties – nombreuses, presque trop – raconte la sortie de l’adolescence du dénommé Kenneth Tyler. Il rencontrera la perversion – douce et violente -, la mort, la poursuite sanglante, les territoires du Tennessee (où est né l’auteur qui a combattu au Vietnam, il en reste forcément quelque chose), la solidarité, la bêtise, l’ignorance, l’amour et encore la mort omniprésente même lorsqu’elle prend la forme de la religion. Un roman d’initiation que « La mort au crépuscule », biblique dans sa construction pour arriver à l’âge d’homme. L’écriture, l’humanité profonde de l’auteur fait passer toutes les imperfections d’une intrigue bizarre et bizarrement déroulée.

« La mort au crépuscule », William Gay, Folio/Policier .

Une autre forme de polar historique, le roman de la Libération.

Pierre d’Ovidio s’est fait historien pour raconter cette période de notre Histoire qui tient aujourd’hui du…roman. Notre temps est tellement marqué par l’idéologie libérale que la période de la fin de la guerre et de la Libération, celle des déclarations du Conseil National de la Résistance, apparaît comme une lumière dans un monde dominé par le gris. Il a commencé une série avec « L’ingratitude des fils » - dont nous avons rendu compte – mettant en scène Maurice Clavault – difficile de ne pas penser au chanteur André Clavault -, flic de base soupçonné par son chef de sympathies vichystes. Il se trouve chargé d’une enquête qui va l’entraîner à Madagascar, une île qui, en 1947, verra une insurrection pacifique réprimée dans le sang par les colons et le gouvernement français. Le fil d’Ariane, la disparition d’un éminent colon français que l’on retrouvera assassiné. Les tenants de l’ordre colonial accuseront les indépendantistes – plutôt partisans de l’autonomie – alors qu’il s’agit d’un conflit familial d’abord opposant deux visions du monde, celle de la répression sanglante assortie d’une idéologie raciste et celle de la négociation. Le tout se traduisant par le viol d’une femme pour l’inféoder aux désirs des défenseurs des privilèges de cette caste. Une intrigue complexe pour rendre compte de la complexité de ces temps. « Le choix des désordres » est un titre qui dit bien les enjeux politiques de ces combats. L’ordre colonial a besoin des désordres pour se maintenir et avoir le soutien gouvernemental.

Ces différentes idéologies se retrouveront au même moment en Algérie… Une série nécessaire pour reprendre pied dans notre histoire sans se laisser bercer par les décompositions/recompositions du passé.

« Le choix des désordres », Pierre d’Ovidio, 10/18/Grands détectives .

Le polar vénitien.

Donna Leon, pourtant américaine – elle est née dans le New Jersey -, s’est installée à Venise. Elle a créé le personnage du commissaire Brunetti, vénitien jusqu’au bout des ongles, marié à une enseignante avec enfants. Les personnages vieillissent mais difficilement. Le poids des ans ne les affecte pas trop. « La petite fille de ses rêves » est une nouvelle visite dans la Cité des Doges, mais une visite qui prend des aspects étranges. L’auteure commence par flâner dans ce dédale de canaux et de fausses rues pour arriver au cœur de son propos : les Roms qui vivent autour de la Ville et sont ostracisés comme dans la plupart des pays. Le corps d’une petite fille sera retrouvé flottant à la surface des eaux et l’enquête amènera le commissaire à prendre conscience de ces populations vivant dans et en marge de la société. Depuis 25 ans que nous suivons Brunetti, c’est devenu une figure familière de notre univers. Le découvrir encore capable de révolte contre les injustices du monde nous réchauffe le cœur.

« La petite fille de ses rêves », Donna Leon, Points/Policier .

Nicolas Béniès

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