Evènements culturels, festivals, grands entretiens...

Conférence-performance

« marco D. SchizoMètres, une fiction d’art brut »

Qui est le plus fou, de celui qui défie le classement ou de celui qui condamne au classement ? C’est la question folle du déclaré fou Marco Decorpeliada qui, sortant d’une hospitalisation psychiatrique, se met tout à coup à établir des correspondances. Ces correspondances défient Baudelaire lui-même tant elles deviennent un instrument de détournement de l’oppression et tant elles font feu de tout bois le plus prosaïque ou le plus éclectique possible. En effet, Marco Decorpeliada découvre un jour que sa pathologie porte un numéro, celui qu’on trouve dans le DSM, fameux pavé que les apprentis psy(-chologues, -chanalystes, -chiatres, -chothérapeutes) ont dû fréquenter assidûment et même apprendre. Ce DSM (« Diagnostic and statistical manual of mental disorders ») classe et ordonne les malades selon leur pathologie. Or, Marco Decorpeliada ne se nourrit que de surgelés Picard, car il n’aime pas trop sortir. Aucun rapport direz-vous. Voici un article qui déraille. Mais non ! C’est là précisément que naît la création : en recoupant son numéro de pathologie et la classification de ses plats préférés Picard, Marco Decorpeliada découvre, ô trouble, que « 25.0 Trouble psycho-affectif » correspond à « 25.0 Pissaladières » ! Ou encore que « 52.5 Vaginisme » correspond à « 52.5 Sauté de veau désossé ». Remarquez comme le hasard fait bien les choses… « 10.0 Intoxication alcoolique » est « 10.0 Poule faisane », « 6.40 Trouble anxieux organique » devient chez Picard « 6.40 Légumes pour ratatouille ». Alors, pour matérialiser toutes ces trouvailles poético-drolatiques, notre Marco Decorpeliada s’empare d’un mètre de géomètre, puis d’un autre de charpentier et reproduit, au centimètre près, ces correspondances.

Conférence-performance : Marcorpeliada

Mais il ne s’arrête pas là. Tous les systèmes de classement sont bons à explorer ! Aussi se lance-t-il dans le classement Dewey, utilisé en bibliothèque, ou les 1001 films à voir , permettant de découvrir que le trouble « cannabis » correspond à la Chevauchée fantastique ... !

C’est cette liberté retrouvée – celle du désordre créatif né du détournement du classement oppressif – que Dominique de Liège, psychanalyste, Marcel Bénabou, historien et écrivain, Baptiste Brun, historien de l’art, Olivier Vidal, chercheur en sciences de gestion et Yann Pélisser, psychanalyste, explorent durant cette conférence-performance de Jacques Adam, dont Jean-Luc Deschamps est le modérateur.

Le rire est au rendez-vous, mais également l’émerveillement devant tant d’imagination et de contestation. Comme le disait Roland Barthes, « nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif » ( Leçon inaugurale de la chaire de sémiologie littéraire du Collège de France , prononcée le 7 janvier 1977). C’est bien cette oppression qui enferme les dits malades dans des catégories écrasantes que Marco Decorpeliada fait ici voler en éclats – de mots et d’images. Cet art brut conceptuel – qui a été exposé à la Maison Rouge, à Paris, en 2010, déjoue la psychiatrie « congelée », refuse l’assignation identitaire, superpose les normalisations comptables pour en révéler l’absurdité et le pouvoir autoritaire. Foucault aurait apprécié.

Nos conférenciers ont, comme Marco Decorpeliada, décloisonné leurs champs de réflexion en invitant Olivier Vidal, chercheur en sciences de gestion. De la gestion pour parler d’une approche oulipienne d’un fameux sujet psychanalytique ? Et oui, car tout spécialiste de la comptabilité qu’il est, Olivier Vidal a lui-même découvert une faille dans ce travail de correspondances : le DSM n’avait pas été superposé au plan comptable français ! Et que découvre-t-on à la rubrique « finances publiques » ? Le 63.2 y est absent, alors qu’il correspond dans le DMS à « kleptomanie » !

Marco Decorpeliada était également un amoureux des jeux de mots, comme en rend compte Marcel Benabou, par ailleurs « secrétaire définitivement provisoire » (en vrai cumulard il est aussi « Secrétaire provisoirement définitif » !) de l’OuLiPo. En effet, notre génie des correspondances dépliait le terme « épilepsie » en l’injonction « épie les psys » auprès de qui voulait l’entendre lors de ses séjours psychiatriques.

Cette conférence-performance est un vrai bonheur pour tous les joueurs lexicaux et les révoltés du classement !

Vous penserez désormais à Marco Decorpeliada quand vous achèterez un « crumble aux pommes » chez Picard… Ce plat correspond en effet dans le DSM à « 65.2 exhibitionnisme » !

Nous vous tiendrons informé-e-s des prochaines dates de cette conférence-performance.

Doriane Spruyt

Autres articles de la rubrique Evènements culturels, festivals, grands entretiens...

  • « Visions d’exil »
    Pour sa troisième édition Visions d’exil, le festival organisé par l’Atelier des artistes en exil, se saisit de la question de la langue et choisit de la mettre en relation avec la création artistique... Lire la suite (3 novembre)
  • Ce sera dans le Off d’Avignon
    Nous avons vu ces spectacles. Les critiques sont sur Culture Snes « Le rêve d’un homme ridicule » : du 5 au 16 juillet au théâtre de l’Etincelle à 17h25 « J’ai rencontré Dieu sur Facebook » du 5 au... Lire la suite (27 juin)
  • « Festival des Écoles du Théâtre Public »
    Ce festival, qui a désormais 10 ans, était né du désir de François Rancillac, directeur de l’Aquarium, d’offrir une vitrine aux spectacles de sortie des jeunes comédiens et comédiennes issus des écoles... Lire la suite (5 juin)
  • « Arabofolies »
    Du 7 au 16 juin, l’IMA vit une métamorphose. L’Institut sort de sa léthargie à intervalles réguliers pour faire bouger les piliers de ses fondations. Ils prennent l’air, aborde de nouveaux rivages,... Lire la suite (30 mai)
  • « Parade(s) »
    Comme chaque année depuis 1990, le festival des arts de la rue met en fête la ville de Nanterre pendant trois jours. Entièrement gratuit, il invite une quarantaine de compagnies et environ 250... Lire la suite (24 mai)