Actualité théâtrale

Le 2 avril au Palace à Montataire (60160), du 4 au 26 juillet au Théâtre des Lucioles en Avignon

« Sous la glace »

Sous la glace c’est l’histoire d’un consultant atteint par l’obsolescence de la quarantaine. Ses deux collègues plus jeunes examinent ses performances et les jugeant insuffisantes, comme lui-même l’a souvent fait pour d’autres, décident qu’il n’est plus bon qu’à être jeté. C’est l’histoire de ce Jean Personne que ses parents ne voyaient pas, n’entendaient pas et qui s’attardait dans les aéroports pour qu’on appelle son nom, pour que tous l’entendent et l’attendent. C’est aussi l’image d’un petit chat jeté dans le vide et qui le regarde les yeux emplis d’angoisse avant de sombrer congelé dans un canal gelé.

Théâtre : Sous la glace

Ce texte de Falk Richter, auteur et metteur en scène associé à la Schaubühne de Berlin, s’inscrit dans un projet qui dessine un paysage du monde contemporain. Il s’est intéressé au monde des cadres dirigeants des entreprises, à ces consultants, maîtres du sort de milliers de personnes qu’ils éliminent au nom de l’idéologie de la performance. Cette idéologie, celle qu’évoque Marx quand il parle des « eaux glacées du calcul égoïste », a contaminé tous les rapports sociaux, même les plus intimes. Les consultants habillent d’un langage boursouflé, bourré d’anglicismes qui cachent mal le vide abyssal de la pensée, des décisions qui jettent des milliers de personnes au chômage, des chômeurs qu’ils regardent avec mépris, tout comme les politiques qui devraient leur laisser le pouvoir, car eux seuls « sont capables de propositions concrètes », comme « traquer les loosers, les flinguer ».

La mise en scène de Vincent Dussart travaille habilement sur les différents aspects d’un texte riche, qui passe de la description du monde brutal de l’entreprise à la recherche du profit maximum, à celle des émotions, dans un registre plus poétique et rêveur. Dans la belle scénographie de Frédéric Cheli, le plateau désertique est seulement dominé par une sorte de très grand fétiche couvert de toile de jute. Il peut être l’ours en peluche, par lequel Jean Personne arrive à retrouver son enfance. Il s’animera d’un cœur rouge qui bat, preuve que l’émotion n’a peut-être pas été entièrement éliminée chez cet homme, mais il s’éclairera tel un décor de supermarché à la fin, évoquant alors le triomphe du marché. L’univers sonore, crée par Patrick Gallet, nous fait passer du brouhaha des aéroports aux voix qui égrènent des cours de bourse et des taux de croissance, des chuchotements de l’intime aux stridences des cauchemars. Il est sur scène, guitare électrique en main, tantôt doux, tantôt survolté. Xavier Czapla et Stéphane Szestak qui l’accompagnent, enfilent costume ou se mettent en slip, dépouillés de leur humanité et de leur identité par les valeurs d’une société, où l’on est prêt à écraser l’autre au nom de la performance et du profit.

C’est un beau travail sur un texte éminemment politique, mais jamais pesant ou didactique. On garde longtemps en mémoire les images fortes de cet homme que l’on ne voit plus, que l’on entend pas et qui tente malgré tout d’exister et de retrouver son humanité dans un monde qui a tout sacrifié à la recherche de la performance.

Micheline Rousselet

Théâtre des Lucioles

10 rue Rempart Saint Lazare, 84000 Avignon

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