Interdiction du portable : un écran de fumée politique


Toujours le grand écart entre le discours politique et la réalité de terrain


Les nombreux points que le SNES-FSU avait dénoncé lors de l’instauration de la « pause numérique » dans les collèges, baptisée dans un second temps « portable en pause » restent malheureusement d’actualité avec l’extension de cette interdiction aux lycées.

Toujours et encore le même problème de méthode avec une mesure annoncée sans concertation. La communauté éducative et les organisations syndicales n’ont pas été associées à la réflexion en amont. La convocation en urgence, à la veille de Noël, d’un CSE extraordinaire avec ce seul point à l’ordre du jour relève de la provocation.

Toujours et encore, le même mépris du dialogue social en décidant de façon unilatérale d’une mesure qui touche au fonctionnement quotidien des établissements et qui ne sera pas sans répercussions sur les personnels.

Ce projet de loi « relatif à la protection des jeunes face aux écrans », qui comprend également l’interdiction d’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, s’inscrit dans la continuité de ces nombreux textes qui font de l’École, de ses élèves et de ses personnels de simples pions d’un exercice politicien. Preuve en est qu’une « course à l’échalote » est engagée à l’Assemblée entre ce texte voulu par l’Élysée et une proposition de loi portée par une députée Renaissance qui contient les mêmes mesures, chacun.e espérant recueillir un gain politique en obtenant un vote majoritaire pour son texte mais bien peu préoccupé.es par les véritables enjeux de l’École.


Que recouvre le dispositif annoncé ?

S’agit-il d’interdire seulement l’utilisation du téléphone portable en cours (et/ou dans l’enceinte du lycée) ou d’imposer la mise en place de dispositifs visant à s’assurer que les élèves ne disposent pas de leur portable au sein de l’établissement ?

Concernant les collèges, Le SNES-FSU avait dénoncé le choix de la contrainte opéré par la ministre de l’époque (Belloubet). Le choix de la contrainte plutôt que celui du travail éducatif autour de l’apprentissage de l’autonomie. En rendant obligatoire la collecte des portables des collégiens à l’entrée des établissements, la ministre allait bien au-delà de la loi de 2018 qui ne faisait qu’en interdire l’usage. Or dans l’immense majorité des collèges, la règle d’interdiction de l’utilisation du téléphone fonctionnait, même si des situations localisées ou ponctuelles de moindre respect ou de tensions pouvaient perdurer.

L’article 2 du projet de loi (qui modifie l’alinéa 1 de l’article L.511-5 du code de l’éducation) entend élargir au lycée la loi de 2018 qui encadre l’usage du téléphone dans les écoles et au collège. Sont visés également les «  équipements terminaux numériques ». Il s’agit d’en interdire l’usage dans les cours, ce qui est déjà le cas aujourd’hui, mais également « dans l’enceinte des établissements scolaires ainsi que pendant toute activité liée aux enseignements se déroulant à l’extérieur des établissements ».

Avons nous la garantie que le ministère n’exigera pas par la suite, comme pour les collèges, la collecte des portables à l’entrée des lycées ?

La mise en œuvre au collège d’un tel dispositif s’est fracassé contre le mur des réalités de terrain : manque de moyens humains et financiers (refus d’une majorité de départements de financer l’équipement nécessaire) et de nombreuses questions d’ordre juridiques non clarifiées.

Ce qui est vrai pour les collèges l’est d’autant pour les lycées : mesure difficile à appliquer compte tenu de la nature différente du public qui a le droit d’entrer et sortir librement, parfois majeur et juridiquement responsable, et des moyens à mobiliser, humains (pour contrôler) ou physiques (comme des casiers où déposer les appareils), voire légalement contestables… L’appliquer aux lycées, où les élèves sont plus autonomes, plus mobiles, relève du déni de réalité. Quid par exemple des étudiant.es post bac  et des élèves de terminale majeur.es, des apprentis également accueilli.es dans nos établissements ?

Pourtant, le ministère n’en écarte pas la possibilité, notamment dans son vade-mecum de juillet 2025 où il est précisé page 7 « les lycées peuvent également se saisir du dispositif « Portable en pause », en lien avec la région ».

Une fois de plus, le gouvernement légifère sans évaluer ce qu’il a lui-même mis en place. Le dispositif «portable en pause», expérimenté dans 110 collèges depuis 2024-2025, n’a fait l’objet d’aucune évaluation publique sérieuse. Quels effets sur le climat scolaire ? Sur les conflits ? Sur les inégalités ? Rien. Le pseudo bilan présenté dans le vade-mecum « promouvoir un numérique raisonné à l’École » de juillet 2025 est plus un exercice d’auto-satisfecit qu’un véritable bilan du dispositif.

L’extension à la totalité de l’enceinte de l’établissement sera très difficile et complexe pour toutes les raisons mentionnées plus haut mais aussi en raison de l’étendue, de la superficie des lycées (souvent des cités scolaires comprenant un grand nombre de bâtiments et de cours). Elle ne manquera pas de générer des flux d’élèves vers l’extérieur des établissements posant ainsi bien d’autres difficultés dont des questions de sécurité.

L’internat, comme pour le collège, reste l’angle mort du dispositif. Or l’internat est un vrai sujet concernant les lycées. Il est évident qu’interdire tout usage du portable à l’internat ne sera pas gage d’un climat scolaire apaisé mais plutôt de tensions avec les personnels (AED et CPE) en charge du respect de l’interdit. Les nuits à l’internat risquent de ne pas être très sereines d’où la volonté du ministre de botter en touche en renvoyant sur ce point comme pour bien d’autres au règlement intérieur de l’établissement (vade-mecum de juillet 2025). Si un usage excessif du portable est de nature altérer les interactions sociales, l’interdiction n’est pas nécessairement la meilleure réponse. Faire du collectif, notamment en confortant les lieux de socialisation (FSE, Maison des lycéen.nes…) serait une réponse plus adaptée. Les CPE, dont le cœur de métier est le suivi éducatif des élèves, refusent un retour du « surgé » qui ne fera qu’accroître les tensions entre jeunes et adultes.


Un renvoi systématique à l’autonomie des établissements

L’État, une fois de plus, se défausse sur le local. Le ministère décide et à charge pour les établissements et les équipes de faire preuve d’imagination pour répondre à la commande et résoudre les difficultés générées . Sur le terrain, ne manqueront pas de se poser, comme vécu par les collègues en collège, les questions d’ordre logistiques, budgétaires et juridiques. Le ministère cherche vraisemblablement à faire coup double en renforçant ainsi l’autonomie des établissements brandie comme remède magique aux maux dont souffrirait l’École.

Article 2 : « … Il appartiendra au règlement intérieur de l’établissement de préciser les modalités de mise en œuvre de cette interdiction, y compris les dérogations à cette interdiction en fonction de ses spécificités. Il pourra notamment prévoir des exceptions pour tenir compte de la présence d’étudiants au sein des lycées ».

Le cadre légal permettant d’interdire le portable à des élèves majeur.es ne sera pas simple à appréhender. On peut s’attendre à un contrôle de légalité des règlements intérieur renforcé de la part des cellules juridiques des rectorats. Du moins, faut-il l’espérer dans l’intérêt des équipes. Poser, par exemple, dans le règlement intérieur, une mesure d’interdiction totale pour les élèves majeurs est-il juridiquement possible ?

Sur ce point, la presse s’est fait récemment l’écho d’une lettre d’information de la direction des affaires juridiques de l’éducation nationale (DAJ) de 2012 qui affirmait qu’une interdiction générale et absolue semblait inappropriée «dans la mesure où le téléphone ne peut pas être qualifié de dangereux ou toxique et d’autre part son introduction dans l’établissement ne signifie pas qu’il en sera fait usage».

Les chausse-trappes ne manqueront pas pour les établissements dans ce travail de rédaction de leur règlement intérieur tant sont nombreuses les possibilités de dérogations au principe de l’interdiction (usages pédagogiques…) et notamment sur la question de la confiscation des portables puisque « le règlement intérieur fixe les modalités de sa confiscation et de sa restitution ».


Une mesure dont l’efficacité doit être interrogée

Le SNES-FSU avait déjà évoqué, lors de l’instauration de la « pause numérique » dans les collèges, la pertinence de ce dispositif en argumentant qu’une véritable « pause numérique » ne pouvait se limiter à la seule question du portable des élèves (d’où la formule retenue ensuite par le ministère de « portable en pause »). D’autant plus vrai que celui-ci met le numérique au centre de l’École et pousse à la mutation de la forme scolaire avec une utilisation omniprésente des outils numériques (numérisation des cahiers de texte, des bulletins scolaires, des communications par mails et sms, démarches administratives…).

Par cette interdiction, l’Éducation Nationale n’est plus à une contradiction prêt : bannir le téléphone au collège et au lycée et en même temps promouvoir à tout-va la dématérialisation à l’exemple des manuels scolaires numériques, ou supprimer la technologie en sixième dans une école où le numérique prend de plus en plus de place. Et que dire des collectivités locales qui pour des raisons d’affichage politique équipent massivement les élèves de façon individuelle d’outils numériques type tablettes, sans jamais réfléchir aux usages qui en sont fait.

Pour le SNES-FSU une véritable « pause numérique » doit reposer plus largement sur une politique de prévention visant à limiter une utilisation excessive du numérique : création d’espaces « sans écrans » dans les établissements, promotions d’activités non numériques,  réflexion sur l’intégration de temps identifiés sans écrans, « pauses numériques » dans les apprentissages dans le respect de la liberté pédagogique, droit à la déconnexion…

L’interdiction du portable est l’arbre qui cache la forêt à savoir la numérisation à marche forcée de l’éducation.

L’argument ministériel de lutter contre le harcèlement numérique est paradoxal quand dans le même temps, l’institution empêtre les personnels dans l’injonction d’interdire le portable dans l’enceinte scolaire, alors que la surexposition aux écrans se joue d’abord en dehors de l’école, le soir, le week-end, dans les chambres des ados, sur les réseaux sociaux et les plateformes de vidéos.

La lutte contre le harcèlement en milieu scolaire est un sujet crucial mais elle passe par bien d’autres éléments. Le harcèlement en ligne ayant majoritairement lieu en dehors de l’école – avec néanmoins des effets directs sur le quotidien des élèves, le fait d’interdire l’utilisation du portable le temps de la présence dans l’établissement ou de laisser les téléphones dans des boîtes règle pas le problème.

C’est aussi la question de la pédagogie de l’exemple qui est posée : quel message envoie-t-on aux élèves dans une société où les adultes – parents, enseignants, responsables politiques – sont eux-mêmes rivés à leurs téléphones portables, tablettes…, en réunion, dans les transports, dans l’espace public ? Comment imposer une abstinence numérique forcée, sans jamais interroger nos propres usages ?

Et que dire des propos du ministre Geffray lors d’une interview dans la presse régionale, véritable aveu de l’inapplicabilité de son projet de loi : « une fois le principe de l’interdiction acté, il ne s’agira pas d’être derrière chaque élève. L’interdiction du téléphone aura donc une portée symbolique forte ». Le ministre va-t-il demander prochainement aux personnels d’expliquer aux élèves qu’une loi est faite pour ne pas être appliquée dès lors qu’elle n’est effectivement pas applicable ?

L’urgence est celle d’une éducation raisonnée au numérique : apprendre à gérer son attention, à distinguer information et manipulation, à comprendre les algorithmes, à protéger ses données, à maîtriser son temps d’écran. Interdire n’éduque pas. Le lycée doit être le lieu où l’on apprend à devenir un citoyen numérique responsable.

Le SNES-FSU défend une éducation raisonnée au numérique, seule à même de mener les élèves vers l’émancipation et l’autonomie. Il exige de véritables réponses éducatives, construites avec les personnels et dotées de moyens. Il sera aux côté des CPE pour défendre une véritable solution éducative dans le respect du métier et du statut.


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