La génèse : une décision essentiellement politique, justifiée par de fausses similitudes avec l’EAF

Rappelons pour commencer qu’il s’agit là d’une épreuve que personne n’a jamais demandée, et dont l’introduction n’a jamais fait l’objet du moindre débat… Cela suffit à la lire comme l’expression d’une volonté politique à interroger.
Son positionnement n’a rien de comparable à l’Épreuve Anticipée de Français (EAF), qui tire son sens de la disparition quasi-générale en Terminale de cette discipline, remplacée par la philosophie pour l’ensemble des élèves. La situation est très différente en mathématiques, puisque près des 2/3 des élèves qui passent cette épreuve « terminale » anticipée en fin de Première poursuivront tout de même en Terminale un enseignement de mathématiques d’au moins 3h hebdomadaires…
Sortie du chapeau de G. Attal lors de sa conférence de presse d’octobre 2023, son apparition en même temps que les annonces sur le « Choc des savoirs » est toutefois un indice clair de l’une de ses fonctions réelles : envoyer des signaux essentiellement politiques, au risque d’une totale déconnexion avec les besoins des élèves, la réalité du terrain et les attentes des collègues.

Notons que la principale promesse du rapport Villani-Torossian et de sa déclinaison dans le Plan Mathématiques, était, au lycée, de réconcilier les élèves et cette discipline : il est cruellement ironique de constater que finalement, pour près d’un élève sur trois (et près de un sur deux en voie générale), c’est une note d’examen qui sera le dernier contact avec les mathématiques. En matière de réconciliation, on pouvait espérer mieux…


Légitimer une politique, en fixer certains éléments, poser des jalons pour son extension

La première fonction de l’EACM est de fournir une justification à la transformation des pratiques pédagogiques sur la totalité des enseignements de mathématiques, du CP à la Première, et notamment l’introduction, à forte dose, des « automatismes » (et leurs limites : le risque de la perte de sens pour les élèves, malgré l’apparent avantage de tenter de donner des « bases » solides). De ce point de vue, cette épreuve légitime la vision des mathématiques portée par le « Choc des savoirs », en envoyant le signal que ses orientations sont « consacrées » par une épreuve de baccalauréat.

Second effet induit (et, sans doute possible, recherché !) de cette mesure : l’introduction d’un critère supplémentaire de sélection dans Parcoursup. La note de l’EACM y figurant désormais, elle offre un discriminant de plus, qui ne manquera pas, pour certain·es, de limiter encore un peu plus les possibilités d’accès au post-bac. Il n’est pas difficile de prévoir qu’avec cette note, toujours plus de formations supérieures seront tentées de refuser l’accès à des élèves ayant mal réussi cette épreuve, sans même prendre en compte les progrès pouvant être accomplis en Terminale en mathématiques. Cette épreuve, aussi tôt dans la scolarité, signe le retour de la sélection accrue par les mathématiques – et de plus en plus précocement -, et l’affirmation de leur rôle discriminant dans le lycée Blanquer.

Dans le même temps, l’EACM et son inscription dans Parcoursup diffusent auprès du grand public et des parents l’idée que le contrôle continu, en pleine dérive depuis qu’il compte pour 40 % de la note finale du baccalauréat, n’a aucune valeur réellement prédictive pour fonder le recrutement dans les formation supérieures sélectives, toujours plus nombreuses On ne saurait mieux préparer les esprits à l’introduction d’épreuves « d’entrée dans le supérieur » (chose largement répandue dans les systèmes éducatifs passés depuis longtemps à la moulinette libérale), au moins dans un premier temps pour les disciplines que le ministère présente comme « seules fondamentales » : français et mathématiques. Il y a fort à parier que l’extension de cette idée en sera facilitée…
La conséquence en est aussi un nouvel affaiblissement du diplôme du baccalauréat comme premier grade universitaire, attestant à lui seul d’un niveau suffisant pour permettre l’accès au supérieur. Le baccalauréat « normal » (passé en Terminale au terme de trois années de lycée) ne joue déjà plus le rôle qu’il devrait jouer depuis la généralisation à l’ensemble des formation du supérieur de la sélection qui s’opère chaque année davantage avec Parcoursup, et l’on s’approche ainsi encore un peu plus du moment où le baccalauréat délivré en Terminale ne serait guère plus qu’une attestation de fin de scolarité secondaire… C’était d’ailleurs le sens des propositions du Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale (CSEN), installé par J.M. Blanquer à l’été 2024 : faire prendre à cette épreuve d’un diplôme national la forme d’une simple certification, pouvant être en partie externalisée, de type PIX. On ne saurait mieux mesurer sa volonté de remise en cause de ce qu’est encore le diplôme du baccalauréat, et introduire un peu plus à son sujet la confusion entre diplôme (gratuit, reconnu et contrôlé et délivré par un État) et certification (possiblement payante, aux mains d’organismes non-étatiques et rattachés de près ou de loin à des référentiels qui ne relèvent pas d’un État, mais d’autres entités – milieux professionnels ou patronaux par exemple).

La proposition du CSEN – pour le moment écartée, mais pour combien de temps ? – d’une correction automatisée de l’EACM par le recours à des IA renvoie à la fois à l’affaiblissement symbolique du diplôme du baccalauréat (un examen corrigé automatiquement relève-t-il vraiment des canons universitaires ?) et à une forme de légitimation de cet usage des IA en cours de scolarité amont. On ne peut au passage que relever le double discours de notre institution à ce sujet : prétendre lutter contre la fraude, caractérisée et reconnue par elle comme telle, en cas d’usage des IA par les élèves lors d’évaluations, et en faire, dans le même temps un outil de correction et d’évaluation du premier grade universitaire : posture intenable intellectuellement, mais tellement révélatrice des enjeux actuels…

L’EACM est enfin une manière pour le ministère de tenter d’en finir avec les critiques portées contre la sortie des mathématiques du tronc commun, instaurée par la réforme du lycée de J.M. Blanquer, et d’espérer faire taire les critiques sur ses effets, notamment s’agissant de cette discipline : une épreuve apparemment uniforme dans son format pour masquer la diversité et la complexité des parcours possibles au lycée en mathématiques. Son positionnement en fin de Première permet aussi fournir un contre-argument à ceux qui, comme le SNES-FSU, réclament l’extension d’un enseignement de mathématiques (diversifié dans ses contenus et modalités) à l’ensemble des élèves de Terminale. L’effet de verrouillage du débat est aussi un effet de verrouillage budgétaire : en envoyant le signal qu’il est devenu normal de ne pas avoir d’enseignement de mathématiques à ce niveau en raison d’une épreuve passée en fin de Première, le ministère s’assure de ne pas avoir à le financer !
Pourtant, en faisant ce choix, l’Éducation nationale renonce officiellement à voir et régler un problème majeur : aujourd’hui, et de manière constante, près d’un élève sur deux (45 %) de la voie générale n’a pas un cycle complet de 3 années de lycée comportant plus de 2h30 de mathématiques hebdomadaires , là où, avant la réforme, il n’y en avait que un sur six (17%)… C’est d’autant plus problématique que les élèves de la voie technologique bénéficient toutes et tous de ce volume d’enseignement mathématique…


Les questions – pourtant essentielles et que personne ne pose – du sens pédagogique et des effets de l’EACM

La mise en place de cette épreuve ne fait – c’est un euphémisme – pas immédiatement sens, ni pour les professeur·es qui ne l’ont jamais réclamée -, ni pour les élèves. Le SNES-FSU avait déjà pointé les incohérences et les effets possibles de son introduction dans le baccalauréat, dans les conditions actuelles, lors des échanges avec le Ministère qui ont accompagné le processus réglementaire d’instauration de cette épreuve. Signalons-en quelques uns pour mémoire :

  • L’interdiction de la calculatrice : en partie autorisée au DNB, pas du tout à l’EACM, réautorisée en Terminale dans le cadre du contrôle continu (désormais certifiant) et lors des épreuves ponctuelles finales ; usages de la calculatrice encouragée depuis des années dans les pratiques de classe, et à travers les programmes qui demandent de construire des apprentissages pouvant être mis en oeuvre sur calculatrice (Langage Python notamment)… La cohérence ne saute pas aux yeux, et encore moins pour les élèves !
    De ce point de vue, le refus du ministère d’envisager une épreuve en deux parties (automatismes sans calculatrice et exercices avec, comme au DNB) paraît difficilement explicable, surtout comme il l’a fait par un argument d’organisation pratique de l’épreuve et de la numérisation des copies…
  • La question de la cohérence avec les parcours des élèves au lycée reste incomplètement résolue : s’il est vrai qu’il 3 sujets différents, il est tout autant vrai qu’il y a 4 profils d’élèves en Première (2 en voie générale, 2 en voie technologique, suivant qu’il y a ou non une spécialité Sciences physiques / Mathématiques ou pas).
  • La crainte d’un désinvestissement important des élèves dans les apprentissages de Terminale en mathématiques, notamment en voie technologique mais pas seulement (les mathématiques complémentaires, suivies aux 2/3 par des filles), une fois l’épreuve passée, en cas de mauvaises notes, mais aussi en cas de très bonnes notes… Il n’est pas interdit de penser également à des effets possibles sur le choix d’une option de mathématiques en Terminale générale : le ministère partage cette analyse, et il a d’ailleurs volontairement prévu la communication des notes d’EACM auprès des candidat·es après le choix définitif des options de Terminale…
  • Plus ponctuellement, et plus particulièrement pour la session anticipée 2027, il faut noter la préparation incomplète des élèves sur les automatismes (programme partiel cette année, complété à la rentrée, et spécificité non travaillée en seconde). Tout ne sera d’ailleurs pas immédiatement réglé de ce point de vue, car ce n’est qu’à la session 2032 (épreuve en juin 2031) que sera pour la première évaluée par l’EACM une génération d’élèves ayant connu un travail systématique sur les automatismes depuis la Sixième … D’une certaine manière, il n’est pas exagéré de dire que le ministère a mis la charrette avant les bœufs, confirmant là sa volonté de pilotage aval des pratiques pédagogiques, plus que de vérification de connaissances et compétences patiemment construites au cours d’une scolarité complète…

S’il a déjà pointé ces éléments auprès de l’Inspection générale et de la DGESCO, le SNES-FSU va désormais s’attacher à mesurer concrètement les effets, et leur ampleur, de l’introduction de l’EACM.
Les analyses, risques et questionnements que nous avons identifiés à ce stade, notamment à partir des retours des collègues et du travail syndical de décryptage de la mise en place et des ajustements successifs de la réforme du Lycée Blanquer, demandent à être donc précisés à partir des retours de terrain : n’hésitez pas à nous communiquer vos expériences, observations et analyses, en nous contactant directement par courriel. De même, vous pouvez partager avec nous vos remarques sur les sujets proposés à cette première session : ils nourrirons nos échanges avec l’Inspection générale.


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