Alors que les mobilisations contre la vie chère et pour les services publics ont réuni des centaines de milliers de personnes, l’usage massif de grenades lacrymogènes par les forces de l’ordre soulève une question de santé publique : ses effets possibles sur la santé, notamment la santé menstruelle et reproductive des femmes.

Le gaz lacrymogène est souvent présenté comme une arme « non létale un euphémisme qui masque des effets immédiats bien documentés — brûlures oculaires et cutanées, toux, difficultés respiratoires, parfois même des nausées et des vomissements — ainsi que des interrogations croissantes sur des conséquences gynécologiques rapportées par des femmes exposées.

Depuis le début du mouvement, de nombreux témoignages font état, après exposition, de règles avancées ou retardées, de douleurs menstruelles intenses, de saignements abondants ou inhabituels, mais aussi de crampes utérines et de fausses couches. Si ces signalements ne constituent pas une certitude médicale sur l’impact des composantes des lacrimogènes, ils doivent cependant entraîner des investigations indépendantes.

Deux enquêtes américaines publiées après les grandes mobilisations de 2020 contre les violences policières, notamment à Portland où le gaz lacrymogène a été très largement utilisé, ont mis en évidence une association entre exposition aux agents chimiques et troubles menstruels, sans toutefois établir de lien de causalité direct.

La première, publiée en 2021 dans BMC Public Health et portant sur 1 650 personnes susceptibles d’avoir des règles, montre que 54,5% d’entre elles ont signalé au moins une perturbation du cycle ou une sensibilité mammaire. Les auteures observent également une augmentation statistiquement significative de ces troubles avec le nombre de jours d’exposition, ce qui suggère une possible relation dose-réponse. La seconde, publiée en 2023 dans Frontiers in Epidemiology et menée auprès de 1 276 femmes exposées à des agents chimiques utilisés par les forces de l’ordre — gaz lacrymogènes mais aussi gaz poivre —, rapporte 69% de crampes utérines, 55% de saignements avant les règles attendues, 30% de sensibilité mammaire et 19% de retard de règles. Concernant la grossesse, dans l’étude de 2023, parmi les 19 personnes ayant déclaré être enceintes au moment de l’exposition, 10 ont rapporté une perte de grossesse ultérieure, soit 52%. En France, le collectif Lacrymo de sang, créé en octobre, affirme avoir recueilli plus de 6 000 témoignages similaires.

Ces résultats sont des plus alarmants, mais les enquêtes reposent sur des déclarations volontaires et les effectifs sur lesquels elles reposent sont trop faibles., ce qui ne permet pas de tirer de conclusion significative sur l’effet des gaz lacrymogènes sur la santé menstruelle des femmes ni sur les issues de grossesse. Le principe de précaution voudrait pourtant que les autorités cessent de traiter ces expositions comme un détail du maintien de l’ordre. Il est urgent que la recherche indépendante s’empare du sujet.

Il s’agit d’assurer à tou·te·s le droit de manifester en sécurité. En effet, quand des travailleuses, étudiantes, lycéennes, retraitées ou travailleuses précaires craignent des conséquences sur leur grossesse ou leur santé gynécologique, la menace de gaz constitue un obstacle supplémentaire à l’exercice du droit fondamental de manifester, dont l’État doit être le garant. De plus, des personnes ne participant pas aux manifestations peuvent être touchées et les policier·e·s elle·ux-mêmes ne sont pas épargné·e·s

Il s’agit dès à présent :

  • d’exiger la transparence sur les agents chimiques utilisés, leurs quantités et les circonstances des tirs ;
  • de demander des études indépendantes sur les effets des lacrymogènes, en particulier sur la santé menstruelle et reproductive ;
  • de garantir l’accès effectif aux soins pour toute personne exposée, sans crainte d’interpellation ;
  • de suspendre l’usage des grenades lacrymogènes dans la dispersion de manifestations pacifiques.

La santé des femmes ne doit pas devenir la contrepartie invisible du droit de dire « non » : personne ne devrait avoir à choisir entre défendre ses droits et protéger sa santé.


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