Le ministre E. Geffray a souhaité mettre en place dès l’année scolaire 2026-2027 une cérémonie d’hommage aux « Morts pour la France » autour du 11 novembre dans tous les établissements scolaires. Cette nouvelle obligation faite aux chef·fes d’établissement est justifiée et décrite dans une circulaire du 2 juillet 2026. Un guide de mise en œuvre extrêmement précis a été publié le 26 août. Il ne s’agit pas simplement d’une extension ou d’une actualisation du rite républicain progressivement mis en place au lendemain de la Première Guerre mondiale, visant au départ à permettre un deuil pour les soldats morts au combat, et devenu depuis une commémoration de la victoire et de la paix. L’organisation de cet événement pose de très nombreux problèmes pédagogiques et plus largement politiques, surtout dans un contexte français et international qui voit se banaliser de plus en plus le nationalisme, le militarisme et une vision réactionnaire de la place de la jeunesse dans la société.
Une confusion entre histoire et mémoire
L’un des principaux problèmes de cette cérémonie est qu’elle brouille les repères entre histoire et mémoire. En effet, dans le guide de mise en œuvre, le ministère indique : « L’École, lieu par excellence de la transmission, a pour mission de faire vivre cette mémoire collective […] ». Pour le SNES-FSU, l’enseignement de l’histoire, comme tous les enseignements scolaires, avec chacun leurs spécificités – visent à transmettre non seulement des connaissances mais aussi des méthodes. La différence entre histoire et mémoire est au cœur de la formation des enseignant·es d’histoire-géographie et figure même au programme des élèves ayant choisi la spécialité HGGSP. Par définition, les mémoires sont plurielles et subjectives, autant que les individus et les groupes qui composent notre société, et si elles intéressent les historiennes et les historiens, c’est en tant que matériau. L’histoire, elle, est une science, fondée sur l’analyse critique de sources, visant à établir une connaissance objective du passé.
À cet égard, les documents de cadrage de la cérémonie du 11 novembre font mine d’ignorer la diversité voire la conflictualité des mémoires de la Première Guerre mondiale par exemple : que l’on songe aux territoires alors allemands, dans lesquels les soldats ne sont pas « morts pour la France », ou encore aux troupes coloniales envoyées sur le front en Europe.
Les directives du ministère placent les professeur·es d’histoire-géographie dans une position intenable : soit ils et elles acceptent de s’inscrire dans une instrumentalisation mémorielle qui sape les fondements même de leur discipline, soit ils et elles s’efforcent de réintroduire de la complexité et du recul dans un événement qui n’est pas pensé pour l’accueillir.
« Morts pour la France » : un fourre-tout mémoriel
La circulaire du 2 juillet indique que ce moment doit être une « cérémonie commémorative annuelle d’hommage aux ‘Morts pour la France’ », dans toutes les guerres depuis 1914. Cette catégorie pose plusieurs problèmes, à commencer par le fait qu’elle désigne un grand nombre de personnes, civiles et militaires : les poilus, les fusillés pour l’exemple, les « malgré-nous » alsaciens et lorrains de la Deuxième Guerre mondiale, les résistant·es, les réfractaires au STO, les morts des guerres coloniales, les soldats tués en OPEX (opérations extérieures), etc. Les textes mêlent cette acception large au cadre commémoratif spécifique de la Première Guerre mondiale (puisqu’il faut tenir cette cérémonie autour du 11 novembre). Cette confusion se retrouve dans les ressources proposées par le ministère pour préparer l’événement. On y retrouve pêle-mêle : un extrait des Croix de bois de Roland Dorgelès, le poème Liberté de Paul Éluard, ou encore une lettre d’Henri Fertet, un résistant fusillé lors de la Seconde Guerre mondiale. Le constat est le même pour les œuvres musicales : Le Chant des partisans, Le Chant des marais, qui traite de l’univers concentrationnaire nazi, et enfin,dans un sorte de disruption chronologique républicaine, Le Chant du départ de 1794. Ce qui est proposé va donc à l’encontre d’un enseignement rigoureux et émancipateur : il s’agit d’un amalgame d’œuvres concernant des conflits ou des situations ayant des causes, des temporalités, des acteurs différents. Enfin, la catégorie « morts pour la France » efface les spécificités de l’engagement dans les différents conflits : certains étaient des appelés, tandis que d’autres étaient volontaires ; les morts en OPEX sont des militaires de profession, ce qui n’est pas le cas de la plupart des soldats de la Première Guerre mondiale ; les résistant·es durant la Seconde Guerre mondiale défendent des valeurs et des principes opposés à ceux portés par des soldats français réprimant les mouvements de libération nationale. Tout cela s’apparente à un gloubi-boulga, mais il est possible d’en cerner la portée idéologique.
Un dispositif promouvant la guerre
Le cadrage de la cérémonie imaginée par E. Geffray prend des précautions pour éviter l’accusation de « militarisation » de l’École, que le ministre a réfutée face aux alertes et analyses syndicales. « Cette cérémonie ne célèbre pas la guerre, mais la paix conquise, la liberté préservée et la résilience d’un peuple face à l’adversité ».
Mais on peut aussi lire dans le guide de mise en œuvre : « La participation à une cérémonie commémorative contribue à renforcer la cohésion nationale dans un contexte marqué par l’instabilité de l’environnement international et des nouvelles formes de conflictualité qui ciblent l’unité du corps social ». L’objectif est donc, explicitement, d’exalter un sentiment d’unité nationale dans un contexte de guerres. Le ministre prétend que la cérémonie ne viserait pas à célébrer la guerre, mais le guide et la circulaire font la part belle aux uniformes : « La cérémonie peut associer à sa tenue les partenaires de l’établissement engagés pour la mémoire nationale (élus, police, gendarmerie, sécurité civile, armée, associations, etc.) » (Guide de mise en œuvre) ; « [la cheffe ou le chef d’établissement] peut également solliciter les autres référents et personnes-ressources identifiés aux niveaux académique et départemental, parmi lesquelles le délégué militaire départemental (DMD). Il peut enfin faire appel aux personnels volontaires, notamment aux réservistes opérationnels ou citoyens. À l’initiative de la directrice ou du directeur d’école, de la cheffe ou du chef d’établissement, les associations du monde combattant et les élus locaux, en particulier le correspondant défense de la commune, peuvent être invités à s’associer à cette démarche dans un cadre adapté aux objectifs définis par la communauté éducative. » (Circulaire du 2 juillet)
La forme elle-même imite les rituels propres aux cérémonies militaires, en les calquant quasi à l’identique au sein des écoles, des collèges et des lycées. En effet, le guide indique que lorsqu’un drapeau est présent dans les établissements, un temps de « reconnaissance ou de salut » peut lui être consacré.

On retrouve ce qui a été pratiqué lors des « séjours de cohésion » du SNU (service national universel), instrument de militarisation de la jeunesse. Toutefois, le SNU ne regroupait que des jeunes volontaires, à la différence de cette nouvelle cérémonie. Chaque année des élèves volontaires sont par ailleurs présent·es dans les commémorations officielles du 11 novembre devant les monuments aux morts des communes, ce qui n’a rien à voir avec le contexte d’une obligation imposée à l’intérieur d’un établissement et sur le temps scolaire.
Dans les chants mis à l’étude et associés à la cérémonie, on trouve le Chant du départ, né dans le contexte révolutionnaire pour célébrer une victoire de la jeune République française. Ce même chant a été remobilisé dans le cadre de la Première Guerre mondiale afin d’exalter les soldats français partant au front. Pourquoi, dans une cérémonie dont le but n’est pas de célébrer la guerre, ne pas proposer par exemple La Chanson de Craonne, écrite et chantée durant la Première Guerre mondiale pour dénoncer la boucherie des tranchées et les riches « embusqués » ?
Le ministère indique : « par leur engagement dans la cérémonie commémorative et dans les projets qui l’accompagnent, les élèves sont invités à devenir des membres actifs de la communauté, conscients des enjeux de société et du passé commun de la Nation » Que sommes-nous censé·es comprendre ? Est-ce un appel, à destination des élèves, à se préparer à une potentielle guerre, dans la droite ligne du discours d’Emmanuel Macron sur le « projet de réarmement et de régénération » en 2024 ?
Comment concilier cette exaltation nationaliste de la guerre avec la culture de la paix et avec la dimension européenne et internationale présente dans de nombreux établissements, au travers des cours de langues vivantes, d’échanges, de projets culturels, de partenariats, de voyages scolaires ?
« La musique qui marche au pas, cela ne nous regarde pas »
Pour le SNES-FSU, le catéchisme militaro-patriotique n’a pas sa place dans une École qui doit donner aux élèves les clés de leur émancipation et de la compréhension d’un monde complexe. La cohésion sociale est bien un des objectifs de l’École de la République. Elle se construit non à coups de cérémonies obligatoires autour du drapeau et au son de la Marseillaise, mais en donnant au service public les moyens de lutter contre les inégalités sociales et territoriales. Le SNES-FSU rappelle que de nombreuses et nombreux enseignant·es travaillent autour des mémoires et de l’histoire des différents conflits dans laquelle lesquels la France a été impliquée, organisent des sorties pédagogiques pour faire connaître monuments aux morts et cimetières militaires et autres lieux patrimoniaux. Ils et elles le font en toute liberté pédagogique, en cohérence avec leurs programmes et leurs objectifs d’apprentissage, et non pour répondre à la commande politique du moment. Qu’on les laisse travailler en paix avec leurs élèves et qu’on respecte leur expertise professionnelle !
Le SNES-FSU soutient les collègues refusant de participer à la préparation de la cérémonie dans leur établissement. Il appelle tous les personnels des collèges et des lycées généraux et technologiques à ne pas assister à cet événement, dès lors qu’il impliquerait la présence de personnalités dont les valeurs ne sont pas celles de l’École de la république.
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