Voici un compte rendu des réflexions que nous avons menées à Langres en 2026. Alexandre Casati nous a d’abord rappelé en quoi consistaient exactement l’obligation de neutralité et le devoir de réserve, puis nous avons discuté entre nous pour voir ce que nous faisions, les uns et les autres, pour lutter contre l’extrême droite sans sortir de notre obligation de neutralité
1) L’obligation de neutralité et le devoir de réserve. Alexandre Casati, secteur juridique du SNES
Objectif : tracer quelques grands contours juridiques autour des obligations des fonctionnaires en matière de liberté d’expression.
La question porte avant tout sur la liberté d’expression des fonctionnaires : liberté commune à tous les citoyens (opinions, etc.), et les obligations qui pèsent sur les agents publics (neutralité et réserve). Question d’actualité, car ravivée régulièrement par notre administration et les politiques, surtout en ces temps d’incertitudes gouvernementales.
1.1) Liberté d’opinion : protégée par la DDHC (art. 10 et 11), au plus haut niveau de la hiérarchie des normes, mais aussi par le préambule de la constitution de 1946. Elle est aussi dans l’article L111-1 du code général de la fonction publique. Il s’agit avant tout de protéger les agents dans leurs relations avec l’administration. Par exemple, les opinions politiques ou religieuses des fonctionnaires ne peuvent être le motif de sanctions disciplinaires. Les agents ne peuvent pas non plus être distingués ou discriminés pour ces mêmes motifs (article L131-1 du CGFP). L’accès aux concours ne peut pas non plus être restreint pour ce même motif (art. 6 DDHC). Cf. article L137-2 (code FP) : il ne peut être fait état dans le dossier d’un agent public de ses opinions personnelles.
Cependant, l’expression de ses opinions est encadrée (l’incitation à la haine est par exemple interdite par la loi) mais en plus de l’encadrement par la loi de la liberté d’expression qui s’impose à tous citoyens, cette liberté est encadrée par deux obligations spécifiques pour les fonctionnaires : l’obligation de neutralité et le devoir de réserve
1.2) Obligation de neutralité : introduite en 2016, (loi 2016-483 qui modifie l’article 25 de la loi 83-634). Cf. code FP L121-2. : « Dans l’exercice de ses fonctions, l’agent public est tenu à l’obligation de neutralité.
Il exerce ses fonctions dans le respect du principe de laïcité. A ce titre, il s’abstient notamment de manifester ses opinions religieuses. Il est formé à ce principe.
L’agent public traite de façon égale toutes les personnes et respecte leur liberté de conscience et leur dignité. »
Cet article de 2016 reprend une jurisprudence plus ancienne. La fin de l’article énonce ce qui fonde l’obligation de neutralité : les usagers du service public ont le droit d’être traités à égalité (quelles que soient leurs convictions religieuses ou politiques) ; et c’est pour leur garantir ce droit que l’agent public est tenu de ne manifester aucune opinion politique, religieuse, etc., devant les usagers du service public, pour ne pas les faire douter de la neutralité de l’institution. Le non-respect de cette obligation peut faire l’objet de sanctions disciplinaires (qu’on peut contester devant le tribunal administratif). Cette obligation impliquerait, par exemple, que les affiches syndicales ne peuvent pas être affichées à la vue des usagers.
Ex : un prof suspendu à Nantes pendant 4 mois pour avoir diffusé des opinions révisionnistes devant ses élèves collégiens. L’appel a annulé la suspension à cause de problèmes de procédures. Le conseil d’État a tranché : il devait être suspendu et ne pouvait pas évoquer sa liberté d’opinion, car il avait transgressé son obligation de neutralité.
1.3) Questions sur obligation de neutralité
Question 1 : Peut-on distinguer l’analyse philosophique d’une opinion politique de l’expression de cette opinion ?
D’un point de vue théorique, oui. D’un point de vue pratique, la question est plutôt de savoir dans quelles conditions ces propos pourraient être à l’origine d’une sanction pour l’enseignant.
Dans les faits, il faut que les usagers (les élèves) soient choqués par les propos tenus, qu’ils soient imputés au professeur, et que les élèves décident de les rapporter à des adultes. Alors il pourrait y avoir des sanctions prises par l’administration, qui recevrait en entretien le collègue, si justement l’administration estimait que les propos ne relèvent pas d’une analyse philosophique dans un cadre pédagogique approprié mais d’une expression prosélyte d’une opinion politique. Mais il est difficile d’anticiper une réaction du tribunal administratif dans un cas comme celui-là…
Question 2 : Et si l’on passe 3 mois sur Marx dans un cours de philosophie politique ? La loi ne porte pas sur ce point directement. Ce cas semble relever plutôt de la liberté pédagogique de l’enseignant. S’il y a un rappel à l’ordre, il ne peut venir que de l’inspection qui pourrait signaler une mauvaise application des programme. Dans les faits, ce sont principalement des propos révisionnistes, d’extrême droite, etc., qui sont sanctionnés par les tribunaux. Il faut distinguer les pressions locales (du chef d’établissement, de l’IPR, etc.) de ce que dit la loi. Normalement, dans l’esprit de la loi, il s’agit surtout de sanctionner les manifestations explicites (militantes ou prosélytes) ou discriminantes. C’est le principe même du cours de philosophie d’étudier différentes doctrines, on ne peut donc pas vous reprocher de le faire. Précision : la manifestation d’opinions philosophiques est autorisée (alors qu’une ancienne version de la loi interdisait aux professeurs de manifester en classes leurs opinions religieuses ou philosophiques). Cf. le rapport des IG sur la laïcité et les valeurs de la république.
Question 3 : Que faire lorsque l’on apprend que l’un de ses collègues exprime des opinions politiques devant ses élèves et de faire du prosélytisme? Concrètement, c’est un cas difficile, car nous ne sommes pas en cours pour le voir. Mais on peut au moins conseiller aux élèves (s’ils s’en plaignent) d’aller le rapporter à l’administration.
Question 4 : En grève, lorsque l’on tracte devant le lycée, ou que l’on parle avec les élèves qui font grève… L’obligation de neutralité s’applique-t-elle aussi ? C’est justement la différence de ce cas : elle ne s’applique pas, car en grève, l’agent n’est pas en service (mais il est encore tenu au devoir de réserve).
Question 5 : Cette obligation condamne-t-elle avec la même force l’adhésion à des opinions tout comme la condamnation d’opinions ? Dans le droit, la neutralité vaut dans les deux sens. Il n’y a pas de jurisprudence connue sur ce point quand on consulte les jugements de la Cour d’appel ou du Conseil d’Etat.
Question 6 : Si un enseignant passe en conseil de discipline au rectorat, est-ce que cela fait partie de la jurisprudence ? La jurisprudence à proprement parler est constituée des décisions des tribunaux administratifs ; plus la juridiction est élevée (Cour d’appel ou conseil d’Etat), plus la décision s’impose. La décision d’une administration prise à l’encontre d’un collègue ne s’impose pas à un tribunal administratif.
Question 7 : Si l’on annonce aux élèves que l’on fait grève et qu’ils nous demandent pourquoi on fait grève, peut-on leur répondre sans sortir de cette obligation de neutralité ? Aucun problème a priori, sauf si on essaye de les convaincre pendant deux heures qu’il faut faire grève…
1.4) Le devoir de réserve : Il s’agit de l’obligation faite aux agents publics de faire preuve de retenue dans l’expression de leurs opinions (cf. conseil d’État, février 1939). C’est une obligation exclusivement jurisprudentielle, et non une loi. Mais elle est régulièrement invoquée dans les jugements rendus. L’idée est de laisser aux juges l’appréciation de cette obligation au cas par cas. Sont aussi concernés les militaires et les policiers. Contrairement à l’obligation de neutralité qui ne s’impose qu’au temps de service, le devoir de réserve s’impose en toutes circonstances. C’est donc une limite plus générale à la liberté d’expression, qui crée de nombreux contentieux juridiques, surtout dans la fonction publique territoriale (relativement peu dans l’éducation). Attention donc à ne pas inverser la hiérarchie des normes : le devoir de réserve est une exception à un principe plus général garanti par la constitution et la DDHC (la liberté d’expression). Ce devoir de réserve ne peut pas servir à restreindre l’adhésion à un syndicat, un parti politique, ou le droit de participer à des élections, etc. En effet, depuis 1983 et la loi Anicet Le Pors, prévaut en France la conception du fonctionnaire citoyen (par opposition à l’idée du fonctionnaire comme « homme de silence » défendue par Michel Debré : « un fonctionnaire est un homme de silence : il sert, il travaille, il se tait »). Toutefois, si le fonctionnaire n’est plus un homme de silence, sa parole doit restée mesurée. Le devoir de réserve est justifié par le fait que le fonctionnaire pourrait ne pas respecter son obligation de neutralité, s’il n’est pas suffisamment réservé dans la manière de manifester ses opinions. Il est aussi lié au devoir de discrétion professionnelle qui s’impose aux agents publics (i.e. interdiction de communiquer publiquement des faits ou des documents obtenus dans l’exercice de ses fonctions). Ajoutons que ce devoir de réserve est plus ou moins strict selon divers paramètre : qui parle ? Au nom de quoi est-ce que l’on prend la parole ? Comment on en parle ? Où on en parle, etc ? Diffuse-t-on l’opinion comme citoyen ? représentant syndical ? enseignant ? Chaque rôle que l’on peut prendre a des implications différentes.
Ex : un sous-préfet qui exprimerait des opinions vivement polémiques, sans rapport avec le cadre de l’exercice de ses fonctions, peut être condamné. On voit bien que ce devoir dépend aussi de la fonction et de la position hiérarchique du fonctionnaire. Plus on a un poste à responsabilité politique, plus ce devoir contraint l’agent. Un enseignant est donc assez peu restreint, normalement. Le degré de publicité de l’opinion est aussi un facteur à prendre en compte, par exemple si elle est diffusée dans un journal, sur les réseaux sociaux, etc. Par contre, le fait d’écrire sous un pseudonyme n’exempte pas du devoir de réserve.
1.5) Questions sur le devoir de réserve
Question 1 : L’article 1 de la loi sur l’école de la confiance a-t-il changé quelque chose pour les enseignants ?
Le texte ne change rien d’un point de vue juridique et ne modifie pas nos obligations. Mais il traduit une posture du gouvernement qui peut avoir une influence sur le comportement des hiérarchies intermédiaires (Ce devoir de réserve est souvent utilisé comme épouvantail par les chefs d’établissement.
Question 2 : Lorsque l’on transmet un compte-rendu de réunion syndicale à tous les collègues qui étaient présents, est-ce possible de le diffuser aussi à tous les collègues en général ? Rien ne l’interdit, mais il faut être très prudent car on peut être sûr que ce CR remontera à la direction. L’auteur du CR ou les auteurs des propos rapportés sont responsables de leurs propos, moins sur le plan de l’obligation de réserve (qui ne trouve pas réellement à s’appliquer dans ce cas) que vis-à-vis des agents qui seraient visés. Il faut donc éviter toute formulation injurieuse, diffamatoire, etc. Mais aussi les propos dénigrants, qui mettraient en cause les capacités professionnelles des agents, etc. On peut énoncer des faits, mais il faut s’abstenir des jugements
Pour le dire autrement, aucun problème à appeler à une manifestation, dénoncer le manque de moyens, etc. Par contre, si l’on peut évoquer les « difficultés de communication avec la direction », on ne peut pas écrire que l’adjoint ne fait pas son travail…
Question 3 : Est-ce qu’une boucle WhatsApp, par exemple, est considéré comme un espace public ? Oui, surtout s’il y a quelques parents d’élèves. Il faut surtout faire attention à la forme des propos…
Dans tous les cas, il est toujours difficile d’anticiper les réactions des juges. Pour autant, concrètement, en grève, on a le droit de distribuer des tracts devant l’établissement, les diffuser aux élèves ou aux parents, comme à n’importe quelle personne. Mais on n’a pas le droit de bloquer l’établissement. On a le droit de signer des tribunes, des pétitions, d’écrire nous-mêmes des choses ; de participer aux AG, de manifester son désaccord auprès de la hiérarchie, d’exprimer un désaccord politique (de manière non outrancière). Toutefois, de manière générale, il vaut mieux se présenter comme simple citoyen dans ces cas-là.
1.6) Conclusion
Le problème dans le cas de la fonction publique est que la loi qui délimite nos obligations est très large. L’opinion publique et le moment politique dans lequel on se trouve au moment des faits peut contribuer à favoriser certaines interprétations juridiques, plutôt que d’autres. Les tentatives de caporalisation existeront toujours, que ce soient de la part des chefs d’établissement ou des tutelles administratives. Il faut toujours rappeler que la norme est la liberté d’expression, et que le devoir de réserve n’est valable qu’à titre d’exception. Encore une fois ce qui domine c’est la conception du fonctionnaire-citoyen. L’expression mesurée et publique de nos opinions est aussi d’intérêt public, car nous sommes directement concernés et au cœur de la machine étatique. Enfin, il faut se rappeler que la protection de la fonction publique est avant tout de l’ordre de l’action collective : au delà de la loi, ce qui nous protège ou nous rend vulnérables, c’est surtout la faiblesse ou la force de nos mobilisations collectives.
2) Applications pratiques en cours
Que faire concrètement pour lutter contre l’extrême droite et ses idées dans nos cours, sans sortir de notre obligation de neutralité ?
2.1) Des ressources utiles : Penser au syndicat Visa qui vise à lutter contre l’extrême droite à l’échelle nationale. Il existe aussi des groupes départementaux auxquels il est possible d’adhérer.
On peut aussi se référer au livre : Extrême droite : la résistible ascension (dir. Ugo Palheta, préface de Johann Chapoutot). Ouvrage collectif important, regroupant beaucoup de travaux de chercheurs en sciences humaines. Il aborde notamment les questions de genre, la nature, le travail, etc ; autant de ressources potentiellement utiles pour nos cours. Voir aussi le podcast d’Ugo Palheta, « Minuit dans le siècle ».
2.2) Que faire si l’on subit des menaces de la part de groupes d’extrême droite ?
[Je.] La peur que l’on peut ressentir en classe, en abordant ces thématiques, est un frein réel. Notamment la peur que certains élèves rapportent des propos tenus en classe (à des parents, des collectifs d’extrême droite, etc.), et de subir des attaques en conséquence. Peut-on avoir la protection fonctionnelle en cas de menaces ?
[L.] Le Snes est déjà intervenu, via le S2 auprès du chef d’établissement, dans un cas sensible dont j’ai eu connaissance, pour obtenir la protection fonctionnelle de l’agent. Normalement, il y a un officier dans toutes les gendarmeries qui est responsable des violences scolaires (pour les menaces, agression sur les biens ou les personnes, etc.) : on ne peut donc pas nous opposer le fait qu’on ne peut pas prendre notre plainte. Pour que cela soit plus efficace, il est possible de demander au chef d’établissement de nous accompagner à la gendarmerie pour le dépôt de plainte (des directives leur ont même été adressées en ce sens). Parfois, les élèves vont en conseil de discipline pour des propos graves ; mais les familles peuvent venir avec un avocat ! Ce genre de manière d’intimider les collègues n’aura pas forcément d’effet pour atténuer les sanctions (dans le cas raconté, l’administration a demandé un sanction plus lourde à cause de la présence de l’avocat). Il faut donc être très préparé et armé sur les projets que l’on souhaite mener, veiller à être bien accompagné par l’administration et soutenu par les collègues. Mais il faut avoir conscience que, face à nous, les familles et les élèves peuvent être très déterminés…
[C.] L’expérience que j’ai eu est un peu différente, même dans des cas où des classes entières sont majoritairement d’extrême droite. Les élèves n’ont pas toujours des bases théoriques à déconstruire ; on peut parfois juste leur répondre par l’affect (ou en apportant d’autres connaissances).
[?] Qu’entends-tu par jouer sur l’affect ?
[C.] Je pensais plutôt à des témoignages de personnes qui avaient quitté l’extrême droite, par exemple en rencontrant des réalités démentant leur idéologie. On peut s’appuyer sur des podcasts de l’émission « les pieds sur terre ». (Par exemple : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-pieds-sur-terre/calais-mon-amour-5591039)
[L.] Il ne faut pas hésiter à mettre nos chefs d’établissement face à leurs responsabilités. On a aussi le droit de saisir nous-mêmes le carré des « valeurs de la République » s’ils ne le font pas (via « stop discri » pour les atteintes individuelles, ou sur le site de chaque rectorat onglet « carré régalien »). On peut aussi remplir une fiche RSST (sur Arena) pour signaler un incident de sécurité, qui remonte directement au rectorat et aux représentants syndicaux de la F3S.
2.3) adapter sa stratégie au public
[T] Lutter contre l’extrême droite dépend beaucoup des classes que l’on a, surtout qu’il y a un gender gap énorme entre hommes et femmes. Il y a aussi de grandes différences entre une population plutôt urbaine ou rurale.
2.4) démonter les ficelles rhétoriques en HLP
[P.] En première HLP, sur les pouvoirs de la parole, je propose une analyse rhétorique de certains extraits de vidéo, via les vidéos de l’émission Vu. Je pars toujours de vidéos traitant de l’actualité de l’année passée, pour ne pas se confronter à des questions trop vives. Chaque groupe a des « cartes » , chacune d’elles nomme un stratagème rhétorique, et les groupes doivent intervenir pour nommer lequel est utilisé dans les extraits. On peut utiliser le site Cortecs (https://cortecs.org/language-argumentation/moisissures-argumentatives/) pour retrouver le nom de ces stratagèmes. Voir par exemple ici un exemple de Hareng fumé de la part d’un responsable RN https://www.snes.edu/wp-content/uploads/2025/07/sujets-voie-G.pdf ou ici un exemple de pente glissante par Hanouna : https://www.snes.edu/wp-content/uploads/2026/04/PENTE-GLISSANTE-VU-du-030924-Hanouna-attaque-lARCOM_EDIT.mp4
[S.] N’est-ce pas faire trop d’honneurs à Cyril Hanouna (par ex.) que de diffuser des extraits de ses émissions, même si c’est pour analyser leur discours ?
[P.] Même si ce n’est peut-être pas la meilleure solution, elle a pour avantage d’être plus concrète qu’un simple discours philosophique, type critique générale du conformisme. Tout le monde peut se croire anticonformiste, que l’on soit de gauche ou de droite…
[L.] Pour travailler ce préjugé anticonformiste avec les élèves, on peut utiliser le livre d’Albert Cohen, Ô vous, frères humains.
2.5) déconstruire les bases théoriques de l’extrême droite
[L.] J’ai trois-quatre chapitres dont le but est de déconstruire les bases théoriques de l’extrême droite. Un chapitre sur l’opinion et la vérité, via « Vérité et politique » d’Arendt. Un autre sur le devoir, pour discuter de la « banalité du mal » et l’obéissance aveugle, en s’appuyant sur l’exemple du conformisme des réseaux sociaux qui viennent toujours nous conforter dans notre identité et nos opinions.
2.6) utiliser les cours d’EMC
J’exploite aussi beaucoup l’EMC, qu’il faut pouvoir obtenir en terminale. Par exemple, lors des élections européennes, j’ai mené à la fois une analyse du mode de scrutin, de ses spécificités, et une analyse attentive de chaque programme, avec un système d’exposés. A la fin j’ai mis en place un vote et, alors qu’on est dans une zone géographique où le RN dépasse les 30%, les élèves ont voté plutôt écologiste et LFI, car avant tout ce sont des ados : ils veulent plus d’égalité et la protection de l’environnement. On peut se dire que ce qui favorise le vote RN c’est l’ignorance et que simplement amener les élèves à s’informer sur l’offre politique fait reculer l’adhésion au RN.
2.7) utiliser un texte qui semble parler d’autre chose
[Ju.] Je donne en devoir un Propos d’Alain, qui a priori ne parle pas de notre sujet et qui est un petit dialogue entre un Moraliste et un Sage. Le Moraliste critique notre tendance à prendre nos désirs pour des réalités et donne, entre autres, l’exemple suivant : « l’ami du peuple croit aisément que le peuple est juste et bon ». Quand on corrige, j’explique que l’ami du peuple, c’est l’homme de gauche qui, selon le Moraliste, serait naïf, car il refuserait de voir les mauvais côtés des classes populaires, accusées à l’époque d’être violentes. Si l’on cherche un exemple contemporain, on pourrait remplacer par les défenseurs des immigrés. Dont le Moraliste dirait qu’ils sont naïfs, qu’ils se voilent la face et refusent de voir les violences commises par les immigrés. Ici les élèves racistes s’identifieront au discours du Moraliste, surtout s’ils ont déjà eu des problèmes avec des Arabes.
Mais le sage répond que nos croyances ont des effets sur le réel. « Si je me crois haï, je serai haï. » ; « Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable ; estimez-le, il s’élèvera. » On peut donc questionner la fiabilité des expériences vécues sur lesquelles s’appuient les jugements racistes de certains jeunes : tu as eu des soucis avec des immigrés, certes, mais peut-être qu’ils viennent en partie de ta propre hostilité ? Si on commençait par faire confiance cela pourrait éviter certains problèmes.
A ce stade, il n’est pas sûr que les élèves d’extrême droite soient convaincus : sans doute trouveraient-ils le Sage très naïf. Mais si on regarde bien le texte, il ne dit pas que la confiance ne sera jamais déçue, mais qu’ « il faut croire », même si nos croyances comportent un risque et qu’elles n’ont que « plus ou moins » un effet. J’utilise alors un extrait du film Los Olvidados pour illustrer cette idée d’un risque à prendre (voir ici pour avoir le texte et une version plus détaillée de l’explication : https://www.snes.edu/wp-content/uploads/2026/04/texte-Alain-sur-croyance-quon-peut-utiliser-pour-lutter-contre-prejuges-racistes.docx).
[L.] On peut aussi penser aux Deux sources de la morale et de la religion de Bergson pour avoir une thèse similaire : ce n’est pas qu’en aimant ceux qui nous ressemblent que l’on parvient à une morale.
[E.] Attention à ne pas réutiliser le terme « arabe » très violent, qui racialise les individus, les essentialise et les ramène sans cesse à leur apparence physique ou appartenance présumée à un groupe culturel exogène. Le terme « arabe » ainsi utilisé non seulement réduit l’individu à une identité racialisée mais fait écho à la désignation coloniale des Français vis à vis de ceux qu’ils associaient à des « indigènes ». Le terme « arabe » ainsi utilisé est une négation de l’histoire culturelle et individuelle des élèves, négation qui constitue en soi une violence. Les discours d’extrême droite visent sans cesse à légitimer la racialisation des individus en défendant la suprématie blanche vis à vis des « immigrés », « arabes », « migrants », « bougnoules » etc. Ne racialisons pas les élèves !!
[?] Mais comment dénoncer la catégorisation sans utiliser le terme lui-même ?
[E.] Il ne s’agit pas de nier la différence ethniquo-culturelle des élèves entre eux mais d’éviter un discours racialisant. Face à des publics sensibles à ou endoctrinés par des idées d’extrême-droite, on ne doit pas aller sur le terrain discursif de l’adversaire mais plutôt déconstruire ses classifications idéologiques et terminologiques. Ici, pensons à l’importance de la manipulation des mots et du langage dans tout régime fascisant (cf. vidéo Olivier Mannoni dans l’émission « L »échappée » sur le site médiapart https://www.youtube.com/watch?v=OwReaFwxI7A+ étude généalogique du terme « grand remplacement » par exemple). Surtout éviter le moralisme en attaquant de front l’ignorance et le racisme présumés des élèves Si on arrive avec une posture de « sachant », en leur expliquant qu’ils pensent mal, on risque d’humilier des élèves qui se sentent déjà humiliés. Personnellement, je me refuse à faire de la « conversion » politique, parce qu’ils adhèrent réellement à ce qu’ils disent, c’est à dire qu’ils ancrent leurs croyances dans un « vécu » qu’ils auront vite fait d’opposer au discours « bien pensant » et moralisateur du prof. J’affronte le problème en me décentrant des questions directement abordées par l’extrême droite en remontant à d’autres thèmes connexes comme l’art, le goût, la beauté. L’esthétique et l’histoire de l’art montrent de façon assez évidente comment on forme un jugement moral à partir de représentations. Et de mettre en évidence le caractère discutable voire arbitraire de certains jugements en montrant qu’ils sont contruits historiquement et culturellement. Libres aux élèves ensuite de faire leur propres associations, et de prendre conscience de leurs préjugés.
[Ju.] Il faut sans doute adapter les stratégies en fonction de qui l’on s’adresse. Ce texte peut être efficace, selon moi, dans un contexte où le vote pour l’extrême droite est alimenté par le rejet des immigrés que l’on cotoye régulièrement, cela fonctionnerait très peu dans des campagnes où le vote pour l’extrême droite se nourrit plutôt d’un sentiment d’abandon (dégradation des services publics, etc).
[P.] Est-ce que les élèves éventuellement victimes de racisme ne risquent pas de faire ressortir la violence dont ils sont victimes ? Est-ce que ce n’est pas justement un moment où les élèves risquent de se sentir comme mis à nu, vulnérables ? Veut-on réellement laisser les élèves développer leur doxa pendant le cours ? J’ai personnellement tendance à m’auto-censurer sur ces sujets.
[L.] Je n’oppose pas une démarche à une autre. Je fais parfois des cours très lointains, généraux, etc. ; et des cours plus proches de questions vives. Je me prends parfois aussi en exemple (qui suis-je ? une femme ? vieille ? maghrébine ? etc.) pour déconstruire des préjugés. Je crois que l’on a besoin d’avoir les réactions des élèves pour les déconstruire, et il vaut mieux qu’elles aient lieu dans l’espace sécurisé de la classe qu’en dehors. Il vaut mieux faire en sorte que leur doxa s’exprime que de la réprimer sans cesse.
[Je.] Il n’y a sans doute pas une manière unique de faire cours. Évitons les « il faut », car personne ne sait a priori ce qu’il faut faire. Si on peut espérer qu’en analysant leurs opinions on puisse les faire changer, il n’est pas sûr que cela marche. Personnellement, je n’ai pas les épaules pour le faire sur certains sujets, comme la transphobie.
2.8) étudier la doxa des philosophes
[A.] Si on oppose souvent la doxa et le moment philosophique, on peut aussi les réunir. Je propose une séance que j’ai vue à l’Inspé en stage l’année passée. Il est possible de faire étudier la doxa d’un philosophe dans un texte (par exemple : Rousseau sur les femmes https://www.snes.edu/wp-content/uploads/2026/04/Rousseau-les-differences-naturelles-entre-hommes-et-femmes.docx, Kant sur les « nègres » https://www.snes.edu/wp-content/uploads/2026/04/Kant-racisme-antinoir.doc), pour montrer que toute pensée philosophique s’édifie parfois aussi sur des préconceptions. On peut donc s’attaquer à la doxa des élèves, via la doxa d’un philosophe.
2.9) D’autres ressources
[C.] La peur de s’adresser à des élèves racistes est une chose, mais on peut aussi essayer de s’adresser aux élèves victimes de discriminations pour leur donner des armes intellectuelles. Exemples : Bourdieu, Fanon
[?] Les élèves peuvent aussi avoir besoin d’être guidés dans la « palette » politique (« droite », « gauche », « libéral », etc.), qui peut les perdre.
[L.] « I am not your negro » est aussi un bon documentaire support pour passer. Dans mes cours, ce n’est jamais le musée des horreurs, mais je ne censure pas les prises de parole des élèves.
[P.] Je connais aussi un texte de Butler sur l’insulte, comme étant un bon moyen pour analyser la manière dont les mots peuvent faire violence en catégoriser les individus.


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